« Dans l’atelier du photographe »

Affiche de l'exposition "Dans l'atelier du photographe" au musée Bourdelle   3/02/13

Affiche de l’exposition « Dans l’atelier du photographe » au musée Bourdelle 3/02/13

Lors de mon séjour à Arles cet été, j’avais acheté le dernier ouvrage d’Anne Cartier-Bresson « Dans l’atelier du photographe », sans savoir que cette publication allait être accompagnée par une exposition au musée Bourdelle. J’étais intéressée par le point de vue choisi : présenter l’histoire de la photographie par la pratique et le développement des techniques.

"Dans l'atelier du photographe" d'Anne Cartier-Bresson, Ed.PARIS Musées, juin 2012

« Dans l’atelier du photographe » d’Anne Cartier-Bresson, Ed.PARIS Musées, juin 2012

J’étais très curieuse de découvrir la présentation de ce thème dans un espace muséal.

Bonne surprise, avant même l’entrée dans l’exposition, une oeuvre de Charles Matton nous accueille en bas des escaliers.

Le loft au grand escalier, Charles Matton, 1989

Le loft au grand escalier, Charles Matton, 1989

Une grande maquette représente le loft d’un photographe en miniature. L’espace ainsi reconstitué est extraordinaire. Je suis impressionnée par la qualité des matières, des objets et de la lumière. A ces côtés, un très beau tirage argentique est exposé.

"Le grand escalier" Charles Matton, 1989

« Le grand escalier » Charles Matton, 1989

Emerveillement d’y reconnaître le grand escalier de la maquette. Nos repères sont bousculés. Quel est le monde représenté ? La mise en scène proposée nous fait naviguer entre la réalité et la fiction.

La suite de l’exposition est plus convenue, il est bien sûr très agréable d’admirer les oeuvres originales, la vision stéréoscopique par exemple est impossible à reproduire dans un livre ! Toutefois la présentation de l’exposition m’a semblé plate, j’aurais aimé trouver à côté des photographies et des textes, des objets réels rendant compte de la matérialité d’un atelier.

Réussir à diminuer le temps de la prise de vue est présenté comme une des grandes conquêtes techniques. En 1845, de nombreuses minutes étaient nécessaires pour impressionner la plaque de cuivre du daguerréotype. Un siècle plus tard, le Leica permet un temps de pose réduit au 1/500 e de seconde. Ce qui me fascine, c’est de voir comment les artistes contemporains utilisent cette contrainte technique pour créer de nouvelles images.

"Catching Blanks", © 2001, ambrotype par Mark Osterman

« Catching Blanks », © 2001, ambrotype par Mark Osterman

L’artiste américain, Mark Osterman, utilise des procédés anciens comme le négatif sur verre au collodion. Dans « Catching Blanks » le temps de pose rend fantomatique les personnes saisies en mouvement, de nombreuses mains dépourvues de corps interprètent des gestes énigmatiques. Au premier plan, une table avec des flacons de verre pourrait laisser croire que l’on est dans un laboratoire de chimie si ce n’est la présence d’un pistolet suspendu à une corde… La matérialité de l’image rend mystérieuse la réalité représentée et laisse le spectateur avec des questions sans réponse. L’exposition comme le livre se termine par la présentation de l’oeuvre de Pietro Iori, « In front off ». A l’ère du numérique, il est encore possible de jouer avec l’animé et l’inanimé grâce au temps de pose.

"In front off",  Pietro Iori, 2008

« In front off », Pietro Iori, 2008

Une grande photo représente la gare de Berlin, en plein jour, étonnamment déserte. La prise de vue a nécessité plusieurs heures vidant ainsi la gare de tout mouvement, seule la structure fixe du bâtiment a été enregistrée. En bas de cette image, une main tenant un appareil photo est incrustée. Sur l’écran de l’appareil défilent des diapositives révélant les voyageurs qui sont passés devant l’appareil au cours de la prise de vue. La confrontation des deux images sur le même support valorise le choix de l’artiste. Que veut-il montrer de la réalité ?

Si je suis restée sur ma faim quant à la présentation matérielle de l’évolution des techniques photographiques, le choix des oeuvres présentées notamment contemporaines justifie largement une petite visite au musée Bourdelle.

« Le voyage de Monsieur Crulic » de Anca Damian

Pendant des mois, enfermé dans la prison de Cracovie, Claudiu Crulic a dit et redit son innocence face à des autorités insensibles à sa détresse.                                                       En 2007, il est accusé d’avoir volé le portefeuille d’un magistrat polonais alors qu’il se trouvait en Italie lors des faits. Malgré ses dénégations il est mis en détention.  Pour forcer le mur d’indifférence qui l’entoure, il décide très vite de ne plus s’alimenter. Il en est mort. Jeune roumain de 33 ans, il était venu en Pologne pour travailler, il retournera dans son pays dans une voiture funéraire.

Son histoire aurait pu se terminer là mais avant de mourir il est transféré à l’hôpital civil de Cracovie et le médecin qui l’accueille est choqué par son état d’extrême faiblesse, il ne peut rien faire pour le sauver, c’est trop tard, mais il refuse de fermer les yeux et alerte la presse, un scandale énorme éclate en Pologne et en Roumanie. La cinéaste Anca Damian s’empare à son tour de cette histoire et transforme cet évènement tragique en un film d’animation puissant et lumineux.

La voix off qui ouvre le film est celle de Claudiu Crulic, il est revenu d’entre les morts pour être enfin écouté, c’est son point de vue qui structure le scénario. Au cours du film, un narrateur extérieur (Sandrine Bonnaire dans la version française) assurera un relais, Crulic n’est plus seul… Ces voix off sont très prégnantes et accompagnent une mosaïque d’images réalisées selon des techniques très variées du cinéma d’animation.


J’ai été particulièrement fascinée par l’utilisation des photographies qui sont un excellent contrepoint aux images peintes, la réalité et l’imagination s’entremêlent harmonieusement. Anca Damian joue avec brio sur les frontières entre les arts.

Anca Damian

Anca Damian était présente au cinéma le Saint André des Arts jeudi dernier. Après la projection de son film elle a échangé avec le public. Je trouve toujours passionnant d’entendre une artiste parler de son travail. Elle ne souhaite pas que son film soit perçu comme un film strictement politique, elle a voulu faire un film sur la mort, sur l’ambiance kafkaïenne de nos sociétés où la responsabilité des uns et des autres se délite. Elle a voulu que nous, spectateurs, soyons touchés au niveau émotionnel par son film. Dans le dossier de presse, elle affirme :

« Je crois aussi que le film est un spectacle : je veux que les hommes s’en réjouissent, qu’ils pleurent et qu’ils rient ensuite… Qu’ils soient meilleurs. Qu’ils en aient envie du moins. »

Je ne sais pas si je suis « meilleure » à la fin de la projection mais j’ai été tour à tour surprise, choquée, émerveillée, attentive, émue, impressionnée,  en un mot « impliquée » par les images et les sons qui nous ont accompagnés pendant les 73 minutes du film !

« Près du feu » d’ Alejandro Fernandez Almendras

 

© arizona distrib. www.arizonafilms.net

Dany a quitté la ville pour la campagne chilienne, il était chauffeur de taxi, il est maintenant ouvrier agricole. Ce changement de vie intervient lorsque sa compagne, Alejandra, doit faire face à une maladie grave. Le film fait un petit bout de chemin avec eux, il est construit sur une succession de tableaux. Chacun est annoncé par un écran noir où, une phrase du dialogue à venir, est mise en exergue, accompagnée d’un lieu, d’une date.

Le corps de Dany envahit l’écran, qu’il soit dans l’action ou l’attente, il est présent au monde. Sa vie tient par une succession de gestes ; gestes du travail, gestes du quotidien, gestes d’amour. Son apparence évolue tout au long du film ; cheveux longs, cheveux courts, barbu, glabre. Signes des changements intérieurs qu’il doit affronter et du temps qui passe inexorablement. La campagne chilienne se transforme aussi au fil des saisons, la lumière y est très présente, été comme hiver. Elle accueille, réchauffe les corps, mais face à sa permanence, rend notre statut de mortel encore plus vulnérable. Chaque tableau du film se termine par de magnifiques plans fixes, les personnages quittent peu à peu le cadre, seul le décor reste, immuable.

Les dialogues sont peu nombreux, l’un des plus marquants est celui qu’échangent Dany et Alejandra après avoir fait l’amour. Ils se racontent « leur première fois », Dany évoque son retour à la maison paternelle après sa première nuit à l’extérieur. Malgré sa fatigue, il va dans la cuisine, boit, allume la télé, discute avec son père. Il ne veut pas aller dormir car il ne veut pas que « ça » s’arrête. Le titre du film  » Sentados frete al fuego » est extrait d’un poème chilien de Jorge Teillier. D’autres vers ( Le lac de Lamartine) entrent en résonance avec le film pour souligner notre fragilité commune.

« … Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »

© arizona distrib. www.arizonafilms.net

Un été et la photographie : expositions, publications…


Théâtre de la photographie et de l'image à Nice, Juillet 2012

Journal de bord des rencontres avec la photographie au cours de mon périple d’été. Seule la première étape, Arles, était planifiée. Les autres découvertes ont été le fruit du hasard des lieux de vacances, de Nice à la Roche-sur-Yon, de Nantes au Domaine de Chamarande.

ARLES

Après le choc des photos sur les gitans de Koudelka exposées à l’église Sainte Anne, je me plonge dans l’essai de Jean-Pierre Montier : « L’épreuve totalitaire ». Ce livre, essentiel, me permet d’inscrire cette série dans l’ensemble de son oeuvre et de dépasser une vision superficielle liée au folklore de ce peuple.

"L'épreuve totalitaire, Josef Koudelka" Jean-Pierre Montier, Delpire, 2005

« Jamais il ne verra dans les Gitans un paradis perdu. Il ne les idéalise pas, ni ne se prend pour l’un des leurs. Il faut au contraire qu’il leur demeure étranger. Ils sont le gage de sa survie, sa pierre de touche du réel. »

La présentation, dans le choeur de l’église, des maquettes des différentes éditions de l’album « Gitans » est passionnante. L’implication de Koudelka dans ses photographies va bien au-delà de la prise de vue. 37 ans après la première publication réalisée avec la complicité de l’éditeur Robert Delpire, Koudelka assume seul la nouvelle version, il enrichit sa sélection d’une quarantaine de photos, propose de nouvelles relations entre elles. Cette édition fait évènement mais surtout elle montre que les photos de Koudelka résistent au temps, gage de leur qualité si l’on en croit les critères confiés par l’auteur lui-même lors d’un interview réalisé en 1985 par Hervé Guibert :

« Il y a des photos claires qui sont sorties immédiatement, et des photos plus secrètes qui ont besoin de temps pour émerger. La confirmation d’une bonne photo, c’est le temps… Les bonnes photos vieillissent très bien. Une bonne photo est celle que je peux regarder longtemps sur un mur. »

"Gitans - La fin du voyage" Koudelka, Delpire 1975

"Gitans" Koudelka, Delpire 2011

C’est dans un deuxième lieu de culte désaffecté, la chapelle Saint Martin du Méjan, que j’ai mon deuxième choc photographique, Sophie Calle y présente son projet « Pour la dernière et la première fois ». A l’étage, dans un espace et une lumière magnifiques, Sophie Calle expose la troisième partie de son travail sur les Aveugles commencé en 1986. En 2010, elle a rencontré à Istanbul des aveugles qui ont perdu la vue par accident, elle leur a demandé de décrire la dernière image qu’ils ont vue. Textes et photos s’entrecroisent et se répondent, ils rendent sensibles, au delà d’une expérience traumatisante, des liens qui existent entre la mémoire et le récit, le réel et les images mentales. En 1986, c’est à des aveugles de naissance que Sophie Calle avait demandé quelle était pour eux l’image de la beauté, la première réponse reçue évoquait la mer. C’est cette mer qui fait l’objet au rez de chaussée d’un autre travail réalisé avec Caroline Champetier. Sophie Calle a accompagné des hommes, des femmes et des enfants qui découvrent pour la première fois la mer. Filmés de dos, nous sommes invités à vivre avec eux cette expérience inédite, le temps est suspendu jusqu’à l’instant où ils se retournent et regardent dans notre direction sans nous voir.

Au fil des expositions j’ai découvert avec intérêt le travail de Pentti SammallahtiAurore Valade, Jonathan Torgovnik, Julien Dumas

None Ethnie, © Julien Dumas

Programmation éclectique qui m’a permis de partager ma passion des images avec trois adolescents curieux aux goûts affirmés. L’exposition thématique « Mannequin, le corps de la mode » a retenu particulièrement leur attention. A la fin de la visite, chacun a présenté aux autres la photo qui l’avait le plus intéressé, une belle occasion de revoir des images par le regard de l’autre.

Grâce à eux , je ne suis pas passée à côté de ce « trou » dans un mur de la Grande Halle, qu’est-ce donc ?

Grande Halle, Sténopé, Arles 2012

Derrière le mur, une pièce noire, c’est un sténopé géant ! Répartition rapide des rôles, pendant que les uns admirent les images produites, les autres réalisent leurs rêves les plus fous, comme marcher sur les mains sans se fatiguer !

Solène et Arthur, Arles 2012

Mais Arles, c’est aussi une épreuve physique, excellente préparation pour crapahuter sur les sentiers du Mercantour.

Pierre, Arthur, Clément, Solène, Arles 2012

NICE

Depuis 1999, Nice a un lieu consacré à la photographie, le théâtre de la photographie et de l’image. Jusqu’au 7 octobre 2012, c’est l’oeuvre de Stéphane Couturier qui est à l’honneur. J’avais rencontré le travail de cet artiste lors de la préparation d’un atelier au Jeu de Paume sur la ville et ses transformations, j’ai été ravie d’avoir une vision plus ample de son parcours. De ses photos graphiques, dépouillées, de lieux vides, à sa nouvelle série « Melting point » où le regard se perd dans des superpositions d’images, son travail se renouvelle tout en étant très cohérent.

Exposition Stéphane Couturier, TPI Nice, été 2012

Exposition Stéphane Couturier, TPI Nice, été 2012

Une exposition et un lieu qui m’ont enchantée ! Les affiches des expositions passées me font regretter d’habiter si loin de Nice ; Sarah Moon, August Sander, Plossu et Georges Rousse… Pour ce dernier, je me console en achetant, à la boutique, le catalogue de son exposition au prix de 4 €. Son travail à la station Lebon y est présenté ainsi qu’un interview fort intéressant :

TPI Nice, été 2012

« J’ai toujours aimé marcher dans l’arrière pays Niçois et j’aime toujours faire découvrir à mes amis ces paysages secs de la vallée des merveilles. Dans cette montagne, on trouve aussi des fortifications désertées, symbole de la frontière et des limites du territoire, mais ouvertes aux vents, qui étaient un terrain de jeux durant les vacances d’été et qui m’ont donné le goût des bâtiments abandonnés. »                                                                     Belle invitation pour la suite de notre voyage !

LA ROCHE-SUR-YON

D’Est en Ouest, de la montagne à la mer, notre route passe  par la préfecture de la Vendée. Dès notre arrivée sur la place Napoléon, nous sommes accueillis par de grandes reproductions accrochées aux façades, excellent moyen pour susciter la curiosité des passants que nous sommes.

Australie de Thibaut Cuisset, la Roche-sur-Yon, été 2012

Looking north, 545 eight avenue New York City, Vera Lutter, la Roche-sur-Yon, été 2012

Toutes les oeuvres originales appartiennent au musée ou à l’artothèque de la ville. Nous commençons par le musée qui présente jusqu’au 2 septembre la première partie d’un cycle intitulé  » Cosa mentale, Paysages(s) ».

Musée de la roche-sur-Yon, été 2012

C’est le Paysage-Document qui est mis à l’honneur dans les trois salles du musée, l’exposition très pédagogique, présente différentes écoles qui se sont emparées de cette thématique : la New Topography américaine, l’école allemande avec les incontournables Becher, les commandes liées à la mission photographique de la DATAR et l’approche canadienne avec notamment Jeff Wall.

"Silos à Charbon", Bernd et Hilla Becher, "Parking lots", Edward Ruscha, musée de la Roche-sur-Yon, été 2012

Je m’attarde particulièrement sur le travail de deux artistes qui présentent leur travail sous forme de diptyque, interrogeant ainsi le lien entre l’espace et le temps. Tout d’abord, la photographe italienne, Paola Di Pietri. Un couple marche sur un pont, leurs pas s’accordent, ils semblent être en pleine conversation, ils marchent vite, c’est l’hiver. Quelques instants plus tard, la photographe les a, à nouveau, saisi en décalant légèrement son point de vue, ils semblent avoir ralenti, l’espace entre eux s’est réduit, leurs regards se portent sur un point qui nous est inaccessible, le paysage derrière eux présente une autre rive…

Paola Di Pietri, musée de la Roche-sur-Yon, été 2012

Ce dyptique fait partie d’une série Dittici présentée sur le site de la Galerie « Les filles du calvaire », série énigmatique et poétique que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir.

La démarche de Joachim Koester, est tout autre. Il sélectionne des paysages mythiques de l’histoire de la photographie conceptuelle et les revisite quelques quarante ans plus tard. Nous voyons par exemple une photographie de Robert Smithson réalisée en 1967 pour son texte « Monuments of Passaic » accolée à une vue actuelle du même lieu.

Joakim Koester, Musée de la Roche-sur-Yon, été 2012

La juxtaposition « avant-après » est toujours fascinante, la fugacité s’inscrit ici dans le long terme. Joakim Koester participera à la prochaine exposition du Palais de Tokyo, les Dérives de l’imaginaire, l’occasion de continuer à découvrir son travail…

Mais mon véritable coup de coeur a lieu à la médiathèque Benjamin Rabier devant les oeuvres de Laura Henno.

Exposition Laura Henno, médiathèque/artothèque de la Roche-sur-Yon, été 2012

On est troublé face à ces corps tout juste sortis de l’enfance, leur présence pleine de mystère est d’une grande intensité, fiction ou réalité ? Est-on au cinéma devant la petite soeur de Mona jouée par Sandrine Bonnaire dans « Sans toit ni loi »? Est-on face au travail d’une photo-journaliste ? Laura Henno brouille à dessein nos repères en décalant les liens attendus entre le fond et la forme. L’utilisation de la lumière favorisant un effet « entre chien et loup » renforce notre incertitude. Cette exposition « Summer Crossing » réalise un tour de France depuis 3 ans, il s’achèvera à la fin de l’année dans 3 lieux différents, le CRP de Douchy-les-Mines, la Galerie Municipale du Rutebeuf à Clichy et la Galerie Les filles du calvaire. Le dossier de presse de l’évènement comporte un interview de l’artiste très éclairant mais je vous conseille de le lire après la découverte des images !                            L’exposition de Laura Henno est l’occasion d’explorer la médiathèque, le département « art-cinéma » consacré à l’image me laisse sans voix ! Heureux habitants de la Roche-sur-Yon, outre une bibliothèque d’art et une vidéothèque, ils ont accès à une artothèque qui leur permet d’emprunter des oeuvres originales ; estampes, oeuvres uniques sur papier et photographies… J’en rêve !

NANTES

Les vacances touchent à leur fin, invitée à Noirmoutier, je m’offre une petite prolongation très agréable, je foule avec plaisir les plages si chères à Agnès Varda et je ne résiste pas à l’invitation d’ »Un voyage à Nantes« .

"La plage de Barbara", Noirmoutier, été 2012

L’installation d’Agnès Varda « Des chambres en ville et des téléviseurs » est en deux parties. La première, la « boutique des téléviseurs », évoque le décor de la boutique tenue par Michel Piccoli dans Une chambre en ville. La sélection des films qui passent en boucle sur des téléviseurs d’époques variées ne provoque pas grand chose en moi. Sympa mais sans plus ! J’ai juste à nouveau l’envie très forte de réouvrir mon coffret DVD Jacques Demy pour revoir le film.

"Boutique des téléviseurs" Agnès Varda, Le voyage à Nantes, été 2012

Il faut sortir du Passage Pommeraye pour accéder à la deuxième partie « La chambre occupée » ( paroles de squatteurs) et là, c’est tout autre chose ! Nous pénétrons par petits groupes dans un immeuble désaffecté au 14 rue Santeuil, nous grimpons jusqu’au deuxième étage pour pénétrer dans un appartement ouvert qui évoque un squat. Dans la pièce principale, un four à micro-ondes, un matelas et un poêle symbolisent trois besoins essentiels ; manger, dormir, avoir chaud. Trois vidéos sont insérées dans ces objets, Agnès Varda donne la parole à des squatters qui partagent avec nous leurs difficultés et leurs débrouillardises. Assis sur des grosses malles en fer, nous accueillons dans un silence attentif leurs voix.

"La chambre occupée", Agnès Varda, Le voyage à Nantes 2012

En sortant, des articles de presse et des documents accrochés au mur se superposent à la vision, vue de haut, du Passage Pommeraye, étrange confrontation de la misère et de la consommation.

Passage Pommeraye, été 2012

DOMAINE DE CHAMARANDE

Cet été aura associé étroitement les plaisirs liés à la nature et à la culture. Pour fêter mon retour, une petite visite au Domaine de Chamarande s’impose ; envie de marcher, de pique-niquer et de se laisser surprendre par des oeuvres qui introduisent justement la nature dans l’art. Il faut oser pousser la porte de l’Orangerie pour pénétrer dans une pièce sombre, deux immenses portraits se font face. Nous sommes invités par une guide fort sympathique à nous approcher de l’un d’entre eux pour découvrir que l’image est impressionnée sur un semis d’herbe. Les deux artistes anglais, Ackroyd et Harvey, ont réalisé leur travail in situ, mettant à l’honneur deux employés du domaine ; la commissaire de l’exposition et un agent du domaine, un autre face à face « culture-nature ».

"Face to face" Ackroyd et Harvey, Domaine de Chamarande, été 2012

"Face to face" Ackroyd et Harvey, Domaine de Chamarande, été 2012

L’oeuvre est éphémère, en perpétuelle transformation, le vert d’origine a séché, rendant la révélation des portraits encore plus émouvante. Comment seront-ils le 30 septembre ?

Martine Ravache : comprendre et décrypter les images photographiques

Stage Martine Ravache du 4 au 6 juillet 2012

On peut être acteur de la photographie sans être photographe. Le stage photo proposé par Martine Ravache aux rencontres d’Arles est l’un des seuls à ne pas mettre la pratique photographique  au centre de la formation. C’est le regard et l’échange sur les oeuvres qui sont privilégiés. Pas de grands discours théoriques mais une succession d’exercices qui affine notre perception. Pas de réponse unique mais un processus qui enclenche un questionnement.

De multiples reproductions envahissent les tables. A partir de ce chaos d’images, chaque participant est invité, à l’aide d’une consigne précise, à regarder, observer, comparer, classer, choisir, rejeter…Toutes les propositions sont reçues, écoutées, négociées, complétées. Mettre des mots sur nos impressions, sur nos sensations est la condition de l’échange entre nous. On voit mieux à plusieurs car on ne voit pas tous la même chose !

Stage Martine Ravache du 4 au 6 juillet 2012

Stage Martine Ravache du 4 au 6 juillet 2012

Dans un deuxième temps, aiguiser notre regard c’est aussi nous permettre de découvrir une oeuvre dans une perpective historique grâce à des repères essentiels comme l’utilisation de la couleur ou le rôle de la composition. Martine Ravache met son savoir d’historienne d’art au service de nos observations. Au fil des exercices nous découvrons de nombreux photographes, le fond de la bibliothèque de l’ENSP est un recours précieux:  Julia Margaret Cameron, Rineke Dijkstra, Saul Leiter, Helen Levitt, Bill Brandt …

Mais faire un stage à Arles, c’est aussi porter un regard sur la photographie d’aujourd’hui. Plusieurs visites et rencontres de photographes sont organisées.                                    Jean-Christophe Béchet est le premier à nous accueillir dans son exposition « Accidents ».

Jean-Chritophe Béchet le 5 juillet 2012

L’appareil photographique argentique est au choeur de son travail, le choix de l’outil est capital, il ne croit pas en sa neutralité. Il compare volontiers l’appareil photographique à un instrument de musique, c’est  l’outil de création du photographe. Préparer cette exposition a été pour lui l’occasion de revenir sur ses années de pratique afin de rechercher des photos imparfaites. Depuis ses débuts, il accueille avec intérêt les accidents liés à une mauvaise manipulation ou à un défaut de fonctionnement de l’appareil. Cette intrusion du hasard est  essentiel, elle permet une rencontre entre poésie et technique.

Une deuxième exposition ne laisse aucun de nous indifférent, c’est l’exposition « Act » de Denis Darzacq au Méjan. Il présente une série de portraits de personnes handicapées depuis l’enfance. Il les révèle, les rend visibles dans des lieux qui ne les accueillent pas spontanément, il leur permet de sortir de l’hôpital pour pénétrer les galeries, les musées…Ni voyeurisme, ni compassion, les modèles ne sont pas instrumentalisés, ils sont pleinement acteurs de la photographie. Le choix de la pause et du lieu leur appartient, Denis Darzacq chorégraphie leurs corps dans un parc, une rue, au musée, à la campagne.

Denis Darzacq le 5 juillet 2012

Forte de ce stage, je continue seule mon exploration des expositions à Arles, Denis Darzacq présente une autre série, « Joueurs »,  à l’hôtel d’Arlatan. Il déplace à nouveau le corps de ses modèles, il invite en effet des comédiens à quitter le lieu clos du théâtre pour jouer dans la ville. Les deux séries s’enrichissent l’une l’autre.

"Joueurs" de Denis Darzacq Hôtel d'Arlatan Arles 2012

Lorsque je parcours l’exposition « Documents pour une information alternative », je m’arrête devant cette photographie.

J’ai encore les images de Darzacq en tête, et ce corps en déséquilibre, en représentation, me les évoque. Je m’approche du cartel et je découvre que l’auteur en est Valérie Jouve. Je connais cette artiste depuis son projet réalisé à Gennevilliers à la demande du T2G, j’aime son travail, j’aime son attention à la présence des corps dans la ville. Ancienne élève de l’ ENSP, elle présente aussi, au Parc des ateliers, des photos prises à Marseille et Jéricho, aucun cartel n’indique le lieu représenté. A nous spectateurs de prendre le temps de faire un bout du voyage avec ces habitants du monde. Les images raisonnent entre elles en fonction de nos parcours !

Le stage est fini, l’article se termine mais l’exploration photographique continue avec quelques clefs supplémentaires et surtout un désir démultiplié. Bel été !

« Journal de France » de Nougaret et Depardon

© Palmeraie et désert- France 2 cinéma

« Journal de France » est un patchwork d’images et de sons qui célèbre l’art du montage.

« Journal de France » nous entraîne dans l’histoire de deux artistes qui partagent plus d’une passion.

« Journal de France » c’est eux et nous, grands de ce monde et hommes sans nom.

« Journal de France » nous apprend que les yeux et la voix ne vieillissent pas.

« Journal de France » fait l’éloge de l’apprentissage, de la patience.

« Journal de France » mixe l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent, la politique et le poétique.

« Journal de France » nous apprend à regarder le silence.

« Journal de France», un merveilleux film au titre impossible !

© Palmeraie et désert- France 2 cinéma

 

The photographers’ gallery à Londres

photographie de Kate Elliott, http://kateelliottphoto.blogspot.fr/

Ce lieu superbe dédié à la photographie vient de réouvrir ses portes. Si vous avez la chance de flâner dans les rues de Londres, n’hésitez pas, c’est à quelques minutes d’Oxford Circus, dans une petite rue sombre, Ramillies Street. C’est ouvert 7 jours sur 7, c’est gratuit et c’est passionnant. Vous commencez par monter jusqu’au cinquième étage de cet immeuble tout en hauteur, trois niveaux sont réservés aux salles d’exposition.

Jusqu’au premier juillet, vous pourrez découvrir le travail de l’artiste canadien, Edward Burtynsky. Un diptyque en couleur happe notre regard, des centaines de pompes à pétrole envahissent, saturent l’espace. C’est beau et angoissant en même temps ! Cette contradiction ne nous quittera pas de toute l’exposition, Burtynsky documente l’impact de l’activité pétrolière sur la nature, de son extraction aux cimetières à pétroliers du Bangladesh, par des photos esthéthiquement irréprochables.

Vue de l'exposition Burtynsky Mai 2012

Vue de l'exposition Burtynsky Mai 2012

Le dernier étage d’exposition montre deux oeuvres d’un collectif indien, Raqs Média Collective. Une vidéo en boucle de 3 min, réalisée à partir d’une photographie d’archive d’un bureau de géomètres à Calcutta, est fascinante ! Voyage poétique dans l’histoire du médium.

An Afternoon Unregistered on the Richter Scale, 2011 Video still © Raqs Media Collective

L’étage suivant est réservé aux activités éducatives, la caméra obscura n’est hélas pas accessible mais je me console par un dispositif participatif appelé Touchstone. Le principe est simple et efficace. Une seule photo est présentée, j’ai sous les yeux un caisson lumineux exposant The Giant de Jeff Wall.

The Giant de Jeff Wall, 1992

Les visiteurs sont invités à prendre du temps pour regarder la photographie et pour écrire simplement ce qu’ils voient : what do you see ?

Touchstone The Photographers' Gallery Mai 2012

Touchstone The Photographers' Gallery Mai 2012

Une sélection des descriptions sera mise à disposition sur le site.

La présentation du lieu serait incomplète si je ne parlais pas du café, de la galerie de vente où j’ai pu admirer de belles photos d’Elliott Erwitt et de la boutique librairie qui offre une sélection originale d’appareils photos . J’ai craqué pour l’ancêtre de l’appareil photo, un sténopé à monter. J’en reparlerai !

Art Spiegelman écrit aussi pour les enfants …

Exposition Spiegelman à la BPI du Centre Pompidou- 21 mars au 21 mai 2012

L’exposition rétrospective de l’oeuvre d’Art Spiegelman, organisée à la BPI du centre Pompidou, révèle la variété du travail de cet artiste dont je n’avais lu que la BD emblématique Maus.

Travail alimentaire pour les chewing-gum Topps (les fameux crados !), histoires courtes publiées dans des comix américains, couvertures du New Yorker, éditeur avec son épouse Françoise Mouly du magazine Raw… son activité est protéiforme.

Potty Scotty 1985 © The Topps Company

Je découvre au détour d’une vitrine et de quelques planches originales qu’il a aussi écrit et publié des livres pour les enfants. Sa version du conte hassidique, Prince Rooster, est une petite merveille et donne envie d’en connaître plus. Désir en partie assouvi grâce à l’espace lecture qui nous tend les bras à la sortie de l’exposition, vive les bibliothèques !

Je ne peux résister à un petit album cartonné dont le titre m’interpelle :                                » OUVRE… JE SUIS UN CHIEN ! »

Art Spiegelman Gallimard Jeunesse

Me voilà en train d’obéir à un livre, ou pire, à un chien ! Mais je ne le regretterai pas, quel plaisir d’être l’élu de cet étrange animal-objet que l’on peut lire, caresser et promener en laisse ! Plus fort que la pipe de Magritte qui ne peut être fumée, ce chien là est plus vrai que nature.

Le deuxième album que je parcours est un grand format à couverture dure  » LITTLE LIT contes de fées, contes défaits. » Petit frère du magazine RAW, Art Spiegelman et Françoise Mouly ont invité « les plus grands créateurs d’images du monde » à composer des histoires courtes et des jeux pour les enfants. On assiste à un feu d’artifice visuel ! Lorenzo Mattotti, Joost Swarte, Charles Burns ont été rejoints dans le deuxième numéro, « Drôles d’histoires pour drôles d’enfants » par Jules Feiffer, Posy Simmons ou encore Lewis Trondheim…     Très beau cadeau pour les petits et les grands, cette mini collection est aussi un bel hommage aux « Fairy tale Parade », les illustrés qui ont initié Art Spiegelman aux comics américains. Seuls les deux premiers numéros ont été traduits en français chez Seuil.

Trois couvertures de la collection " Little Lit" Harper Collins

La dernière histoire que je découvre est celle de « JACK ET LA BOITE », album bilingue au format à l’italienne. Ce livre pour les très jeunes lecteurs fait partie d’une collection initiée par Françoise Mouly, les « Toon book« . Contrairement à la thèse développée dans les années 50 accusant les comics de favoriser l’analphabétisme et autres fléaux, la famille Spiegelman-Mouly est persuadée, ayant tous appris à lire avec des BD, que ces histoires alliant les images et les mots peuvent au contraire favoriser le désir de lecture. L’album écrit par Spiegelman joue sur l’ambivalence du plaisir que l’on peut éprouver à avoir peur, il offre une nouvelle version des jeux enfantins jouant sur la disparition/apparition.               Il semblerait que l’histoire de Jack soit une fois de plus inspirée de la propre enfance de Spiegelman…

"Jack et la boîte" Art Spiegelman © casterman

"Breakdowns" Art Spiegelman © casterman

Même dans un album très simple Spiegelman ne renonce pas à mettre en scène la complexité de l’enfance. Je laisse le mot de la fin à Maurice Sendak. Cette planche est parue dans le supplément illustré du New Yorker du 27 septembre 1993, elle a été réalisée à quatre mains.

Extrait de la BD " In the dumps", Art Spiegelman, Bons baisers de New York, © Flammarion