Rencontres

Réaliser le portrait d’hommes et de femmes qui font vivre la culture « ici et maintenant ».

Auto-portrait de Maxime Bessieres 9/01/2013

Auto-portrait de Maxime Bessieres,  9/01/2013

Auto-portrait d'Yves Bouveret, 8/02/2013

Auto-portrait d’Yves Bouveret, 8/02/2013

Autoportrait de Jean Lassave, 18/04/13

Auto-portrait de Jean Lassave, 18/04/13

Auto-portrait de Marcos Uzal3/06/13

Auto-portrait de Marcos Uzal
3/06/13

Auto-portrait de Pierre-François Maquaire, 4/07/14

Auto-portrait de Pierre-François Maquaire, 4/07/13

Autoportrait de Barbara Degos, 23/10/13

Auto-portrait de Barbara Degos, 23/10/13

Auto-portrait de Samuel Yal

Auto-portrait de Samuel Yal

Autoportrait de Paul Maz, 16/02/14

Auto-portrait de Paul Maz, 16/02/14

San Matteo

Claude Bataille en Saint Matthieu,  Saint Matthieu et l’ange de Guido Reni, 1635

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Isabelle Duval, 29/11/15

Auto-portrait de Yulia Aronova, 7/02/2017

Auto-portrait de Yulia Aronova, 7/02/2017

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Auto-portrait de Yan Volsy, 12/06/17

Barbara Degos, sculpteur

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Minuscules ou imposantes, les sculptures de Barbara ne tiennent pas en place, elles défient les lois de la pesanteur et nous entraînent à leur suite … Isolée ou en groupe, chaque sculpture possède une âme et une histoire, elle nous interpelle en silence. Telles des esquisses sculptées, elles se donnent à voir, mais surtout elles nous donnent à penser, à rêver, à imaginer… 

L'homme volant de Barbara Degos, 2013

L’homme volant de Barbara Degos, 2013

les pingouins de Barbara Degos, 2013

les pingouins de Barbara Degos, 2013

Nulle envie de plaquer des mots sur elles mais désir de mieux connaître celle qui leur donne forme. 

Se présenter en quelques mots…

Contemplative, timide et prenant les choses comme elles viennent.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

De passer mes journées dans l’atelier de ma mère peintre. Il y avait deux tables d’architecte, je me mettais à côté d’elle. Je lui piquais son matériel pour faire des expériences, je recopiais des tableaux sur des toiles, j’utilisais sa presse à gravure pour faire des gaufrages…

Une image qui t’accompagne…

C’est une image liée à une sensation. Quand j’étais ado, je faisais beaucoup de planche à voile à Noirmoutier. Un soir, il y avait une lumière géniale, le vent rabattait les vagues sur la plage, j’ai eu le sentiment de voler avec ma planche.

Devenir une artiste, c’est pour toi une vocation, une évidence, une lutte ou tout autre chose …

Une évidence ! J’ai besoin de me servir de mes mains pour créer quelque chose. C’est la sculpture mais aussi le bricolage !

Quels ont été ta formation et ton parcours ?

Après un bac scientifique, j’ai fait une année de prépa « arts graphiques » au lycée de Sèvres. J’ai complètement raté le concours des Arts déco mais j’ai eu celui de l’ESAG Penninghen. C’est une formation en 5 ans. Ça m’a surtout appris à travailler, je passais des nuits sur des projets. La formation est très variée : illustration, croquis, logo, photo, storyboard… Je n’ai rien fait par contre en volume, à part des maquettes d’architecture d’intérieure. Je suis une autodidacte en sculpture.

Quels sont  tes déclencheurs d’idées ?

Observer les gens, leur démarche, leurs attitudes ! Je passe beaucoup de temps à ma fenêtre à regarder les passants. Il m’est arrivé de dévisager des gens dans le métro, involontairement j’ai pu provoquer de la gêne tellement j’étais fascinée par une expression, un visage.

Comment passes-tu de l’idée à la forme ? 

Sans me poser de question. L’idée de départ est souvent transformée. C’est plutôt la forme qui prend le dessus. Par exemple le type à la fleur que je suis en train de patiner. J’avais envie de faire un homme accroupi. Je me suis demandée ce qu’il pouvait regarder. J’avais devant moi, les cosmos du jardin. J’ai eu envie de mettre une fleur. C’est aussi simple que cela. C’est vraiment l’attitude qui est première. Il m’arrive de chercher des photos sur internet comme lorsque j’ai commencé à travailler sur les équilibristes.

Quelle est la part du hasard, de l’accidentel ?

C’est ce qui m’intéresse le plus, l’accidentel. J’essaie de m’en servir au maximum. Par exemple, le fumeur qui est en haut de l’escalier est en terre. En séchant , la terre s’est déformée, Il s’est complètement affaissé. Ça m’a plu, je n’ai pas essayé de le redresser !
Le fumeur de Barbara Degos, 2009

Le fumeur de Barbara Degos, 2009

Après avoir travaillé la terre et le plâtre, tu utilises maintenant un matériau que tu composes toi même, peux-tu nous dire de quoi il est fait et ce qu’il t’apporte ?
C’est un mélange de faïence et de cellulose. Je prends de la poudre de terre à laquelle j’ajoute de l’eau pour avoir une texture proche de la crème Nutella. Je trempe du PQ dans de l’eau pendant une journée, je le mixe ensuite et je l’égoutte dans une passoire. Je mélange le tout. Je dépose cette pâte homogène sur une plaque de plâtre qui absorbe l’excédent d’eau. J’ai ensuite comme un pain de terre. La terre seule me bloquait dans ce que j’avais envie de faire. J’avais besoin d’utiliser des armatures pour faire des formes plus aériennes, plus fines, plus grandes. Par contre, c’est moins agréable à travailler que la terre seule.
Quand décides-tu qu’une sculpture est terminée ?
Je la mets dans un endroit où je passe plusieurs fois par jour. Je la tourne. Dès qu’il y a un petit truc qui me gêne, je la retravaille. Ça peut durer longtemps. Je demande aux enfants et à Jean leurs avis. C’est souvent eux qui trouvent la solution à un truc qui ne va pas, qui me gêne sans que je n’arrive forcément à le formuler. J’en ai détruit très peu, j’en ai mis quelques unes aux encombrants, des gens les ont récupérées… Je peux aussi les casser, garder des petits bouts et recommencer. En général, je me débrouille pour les transformer. J’abandonne rarement. C’est comme un bouquin, je vais jusqu’au bout.
Ton approche est figurative, l’essentiel de tes sculptures représente des corps humains. Y a-t-il des oeuvres, des artistes qui ont particulièrement comptés pour toi ?
Giacometti, les bustes de Camille Claudel et le travail de Calder. Il y a aussi une sculpture de Rodin qui me touche beaucoup, on peut la voir au musée d’Orsay.

La penséed'Auguste Rodin, vers 1895

La pensée d’Auguste Rodin, vers 1895

As-tu envie de t’essayer à l’abstraction ?

Pas du tout !

Cette année, tu as ouvert pour la première fois ton atelier au public. Qu’est-ce qui t’a poussé à montrer ton travail en dehors du cercle familial ou amical ?

Je me suis forcée ! Je me suis dit que j’avais toutes les conditions réunies pour le faire : le lieu, l’évènement des portes ouvertes des artistes à Meudon. J’ai été ravie de cette expérience. C’était convivial. Je n’avais surtout pas envie d’expliquer mes sculptures, je n’en suis pas capable. Les gens ne me l’ont pas demandé mais par contre ils m’ont raconté ce qu’ils y voyaient.

Pierre-François Maquaire, créateur du site Heeza

Betty Boop, Snow White, 1933, http://archive.org/details/bb_snow_white

Betty Boop, Snow White, 1933,  http://archive.org/details/bb_snow_white

A quelques pas de la place de la République rénovée, se trouve un lieu insolite. Pour le découvrir, il faut pousser une lourde porte qui ne s’ouvre que pour les initiés (code), franchir un long couloir et sortir dans une arrière-cour décorée avec de très belles plantes vertes et des poubelles, vertes elles aussi ! Sur la gauche se trouve l’antre de Doc Heeza, une véritable caverne d’Ali Baba pour les fous d’images, chaque m2 est utilisé.                                       Mi-entrepôt, mi-magasin, ce local accueille tout ce qui touche de près ou de loin à l’image animée : livres, DVD, jouets optiques… Mais qui se cache derrière ce pseudonyme de Doc Heeza ? Pierre-François a accepté, non sans quelques réticences, de se dévoiler, un peu !

Se présenter en quelques mots…

Passionné de cinéma, d’illusions optiques, de BD, j’ai essayé d’en faire mon métier en devenant projectionniste. Après une période de chômage, j’ai décidé de créer Heeza.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

J’ai beaucoup joué avec des projecteurs. J’ai récupéré un vieux projecteur 9,5 mm qui était chez ma grand-mère, il fonctionnait à l’origine sur du 110 volts. Je passais des Charlot et je m’amusais à faire le bruitage, les voix…  J’ai aussi filmé mes copains en super 8. J’aimais ça ! J’étais aussi un gros lecteur de BD. J’étais très content quand mes parents m’emmenaient voir le Walt Disney qui sortait tous les ans. Je me le passais et repassais dans ma tête, il n’y avait pas de magnétoscope pour les enfants…

Bambi des studios Disney, 1942, ressortie France décembre 1969

Bambi des studios Disney, 1942, ressortie France décembre 1969

Une image qui t’accompagne …

La belle et la bête de Cocteau. Ce film m’a beaucoup impressionné quand je l’ai vu à la TV tout petit. Je ne comprenais pas la fin, que ce soit le même comédien qui joue Avenant, la bête et le prince !

Jean Marais dans "La belle et la bête" de Jean Cocteau,  1946

Jean Marais dans « La belle et la bête » de Jean Cocteau, 1946

Quand ma fille ainée a eu 6/7ans, je l’ai emmenée voir le film au cinéma. Elle s’est posée les mêmes questions que moi à son âge. On en a parlé pendant plus d’une semaine. C’est sympa un film qui traverse des générations de spectateurs. J’aime beaucoup les trucs cinématographiques utilisés par Cocteau : les ralentis, la projection en marche arrière, les métamorphoses …

Quel diplôme as-tu passé pour te prévaloir du titre de « Doc Heeza », spécialiste certifié dans l’image animée ? Plus sérieusement quel a été ton parcours avant la création du site ?

A 16 ans, j’ai été apprenti chez un photographe de Nancy. Je me suis présenté à lui avec plein d’envies, je faisais déjà beaucoup de photos. J’ai vite déchanté, je ne faisais que balayer et préparer les produits, je m’ennuyais ferme. Un jour, le patron a fait un reportage dans une usine pendant trois jours et il m’a demandé, pour une fois, de développer les négatifs. Au moment de rincer le premier jeu de négatif, j’ai utilisé involontairement une eau trop chaude et j’ai détruit son travail. L’attaque étant la meilleure défense, je suis parti en claquant la porte. J’ai rejoint mes parents à Nantes, j’ai trouvé un boulot d’ouvreur dans un cinéma de la ville et de fil en aiguille, je suis devenu projectionniste. J’étais heureux de travailler dans un cinéma, je pouvais aller dans les cabines de projection, je pouvais voir autant de films que je voulais. J’ai adoré cet univers … Mon patron a ouvert un cinéma art et essai classé recherche. J’ai quitté le Katorza pour le Cinématographe.

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J’ai beaucoup observé le travail des projectionnistes, j’ai appris sur le tas. J’ai passé deux fois mon CAP. La première fois, j’ai eu la théorie mais pas la pratique. Ayant toujours été un fainéant et n’aimant pas les examens, je n’ai pas voulu le repasser tout de suite. Finalement, pour être mieux payé et avoir une reconnaissance de ma pratique, je l’ai repassé et cette fois-ci, je l’ai eu ! Le Cinématographe est un très beau ciné, il est dans une ancienne chapelle.

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J’ai arrêté d’être projectionniste en arrivant dans la région parisienne, j’ai bossé pendant un an chez un distributeur de BD à Paris. J’ai appris pas mal de choses sur la distribution et j’ai voulu me lancer à mon tour dans cette aventure.

L’année prochaine tu fêteras les 20 ans d’Heeza, quelles ont été les principales évolutions du site depuis son origine ?

Au départ, Heeza n’était pas un site, Internet n’existait pas pour le grand public. Je travaillais à la maison, je réalisais tous les trois mois un document qui était moitié catalogue, moitié fanzine. Photocopié au départ puis imprimé, je faisais tout ! Le rédactionnel, la maquette, le mailing, la mise sous plis, le suivi des commandes… Dans chaque numéro, il y avait mon portrait caricaturé, un acrostiche, des news, des réponses humoristiques aux remarques de mes lecteurs et bien sûr la présentation des nouveaux produits. J’envoyais à peu près 2000 documents papiers. En 98, Internet est arrivé. Pendant quelques temps, les deux moyens ont coexisté mais pour des raisons de coût, j’ai dû abandonner le catalogue papier.

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Pour me faire connaître, je faisais des salons comme les Cinglés du cinéma à Argenteuil et j’essayais d’avoir des articles dans la presse. J’ai eu des coups de pouce sympathiques. Par exemple, Jérome Bonaldi a parlé deux fois d’Heeza dans l’émission Nulle Part Ailleurs. J’ai pu voir concrètement l’impact des médias, mes ventes ont explosé à la suite de ces diffusions ! Lorsque Internet s’est développé, j’ai appris tout seul le langage Html, j’ai réalisé la première version de mon site. Mes compétences ont été vite dépassées, je ne savais pas par exemple gérer une base de données, je me suis donc fait aider pour la deuxième version. Si je n’ai pas fait la structure technique de mon site, par contre je sais le faire vivre, c’est moi qui le remplis, je m’occupe du contenu. Puis, j’ai eu beaucoup de demandes de clients qui souhaitaient voir les objets, les tenir en main. J’avais aussi envie de rencontres. J’ai ouvert le local près de République en 2005.

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Nous sommes nombreux à désirer percer le mystère du nom du site, peux-tu nous dire ce qui se cache derrière ce nom énigmatique ?

Lorsque j’ai créé la SARL, j’ai pensé l’appeler en référence directe avec les produits proposés, quelque chose comme «Mondo Cartoon». Mon père, fin businessman, m’a suggéré de choisir un nom plus générique, qui ne reflétait pas l’activité. Si dans 6 mois mon projet capotait et que je voulais vendre du fromage, tout ne serait pas à refaire ! Je ne me souviens plus comment je suis tombé sur le personnage du Colonel Heeza Liar  (jeu de mot he’s a liar) mais il m’a plu. C’est le héros de la première série animée américaine, il est fortement inspiré de Théodore Roosevelt.

Colonel Heeza Liar's Ancestor, 1924

Colonel Heeza Liar’s Ancestor, 1924

Et puis, comme la mère de mes enfants s’appelle Isabelle, j’avais une raison très personnelle d’aimer ce nom. En plus, il sonne bien, plein de noms sur Internet avaient deux voyelles à cette époque, pour une fois, j’étais à la mode !

Je ne vais pas te demander ton chiffre d’affaire mais arrives-tu à vivre d’Heeza ?

Non, je suis obligé de travailler à côté ! D’ailleurs, je lance un appel aux lecteurs de cet article, si vous avez un boulot pour moi, je suis preneur ! Je suis un fainéant contrarié, je ne rechigne pas devant l’effort …

Peux-tu nous décrire une de tes journées types ?

En arrivant au local, je vais voir sur Internet si j’ai des commandes, je les prépare, je suis l’as de l’empaquetage ! J’attends le client ! Je fais des pages pour mon site, par exemple, en ce moment je prépare la présentation d’une vingtaine de flipbooks réalisée par des étudiants de l’EESAB ( école européenne supérieure d’art de Bretagne). Je surfe à la recherche d’idées de nouveaux produits. En fin de journée, je vais à la poste envoyer mes colis.

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Cette «routine» est parfois rompue par des visites inattendues. Peux-tu nous partager quelques rencontres qui t’ont marquées ?

J’ai été très impressionné par la visite d’un grand magicien, Philippe Socrate. Il m’a fait découvrir les boîtes à secret. J’ai d’ailleurs beaucoup de magiciens qui viennent m’acheter des flipbooks. J’ai aussi des artistes, le réalisateur Koji Yamamura est venu deux fois. Je reçois aussi des gens du cirque, des collectionneurs, des profs… Beaucoup de gens qui font des ateliers avec des enfants ! Je trouve ça sympa !

Que penses-tu de l’anagramme entre «magie» et «image» ?

J’en pense rien, il fallait la trouver ! C’est Méliès qui a fait du cinéma un spectacle car il était un magicien. J’ai beaucoup aimé un très court interview de Méliès qui parle de la première projection des Frères Lumière. Lorsqu’il est arrivé, la projection était bloquée sur une image fixe, il ne comprenait pas ce qui était extraordinaire, il connaissait depuis longtemps les lanternes magiques puis subitement l’image s’est mise à bouger, waouh ! On peut écouter sa voix nous raconter cette anecdote sur le site de l’Ina. Quand j’étais petit je voulais être magicien ou clown…

Les cartes vivantes de Georges Méliès, 1904

Les cartes vivantes de Georges Méliès, 1904

Commerçant et passionné ; équilibre fragile, défi quotidien. Qu’est-ce qui te motive à continuer l’aventure ?

Je ne sais rien faire d’autre. Heeza fait vraiment partie de moi. Si je devais arrêter, ça ferait un grand vide. C’est pas la moitié de ma vie mais c’est beaucoup quand même. Tant que je le pourrai, je le ferai !

Marcos Uzal, critique de cinéma

"Le vent" de Victor Sjöström, 1928, Festival "La chair, la mort et le diable" Musée d'Orsay

« Le vent » de Victor Sjöström, 1928, Festival « La chair, la mort et le diable » Musée d’Orsay

Marcos me reçoit dans la pièce principale de son appartement. Des rayonnages de DVD, de livres et de revues tapissent les murs, une table disparaît sous une montagne de documents. Des jouets de construction laissés au sol par ses trois jeunes garçons rappellent que le lieu est à la fois un espace familial et un espace de travail.           Pour Marcos, le cinéma se décline sur tous les tons, sujet d’étude et de travail, pratique amateur et professionnelle, plaisir personnel et objet de partage, partage de connaissance et d’émotion …

Se présenter en quelques mots…

Je suis avant tout cinéphile. J’exerce plusieurs métiers liés au cinéma. Je suis à la fois critique et programmateur. Je fais de la formation auprès de divers publics. J’essaie aussi de réaliser. Pour résumer, tout tourne autour des films : en voir, en montrer, en parler et peut-être en faire.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Enfant, j’étais très casanier, pas très sportif. Lorsque j’avais 13 ans, ma mère m’a inscrit à un club photo. Ça été décisif pour moi. Grâce à la photo, je suis sorti de chez moi, ça m’a donné une bonne raison d’aller à la découverte du monde qui m’entourait et à la rencontre des autres !

Une image qui t’accompagne …

Il y a un film que j’ai découvert ado et que je revois souvent, que je connais presque par coeur : «Partie de campagne» de Jean Renoir.

"Une partie de campagne" de Jean Renoir, 1946

« Partie de campagne » de Jean Renoir, 1946

C’est l’un des films les plus sensuels qui soient et en même temps l’un des plus mélancoliques. Il reste mon film préféré.

Quel est ton premier souvenir de cinéma ? 

C’était en Espagne, dans une très grande salle. Je devais avoir trois ans. Je me souviens d’un gorille géant détruisant des hélicoptères puis faisant un signe aux spectateurs pour montrer qu’il était le plus fort. J’étais effrayé et je ne comprenais pas pourquoi les gens autour de moi riaient. Je crois avoir retrouvé depuis de quel film il s’agissait : « APE », une parodie de King-Kong réalisé par Paul Leder.

"Ape" de Paul Leder, 1976

« Ape » de Paul Leder, 1976

Tu as eu aussi très tôt, dès l’adolescence, le désir de faire des films, peux-tu nous parler de tes premières expériences derrière la caméra ?

A 15 ans je me suis acheté une caméra super 8. Je faisais des petites fictions avec des copains. Je me souviens aussi d’un film sur mon chat, dans lequel j’avais imaginé l’un de ses rêves. J’avais mis un bas sur l’objectif de la caméra pour rendre l’image floue puis j’ai filmé au ralenti une multitude de fenêtres et de portes qui se fermaient…

Je continue à filmer régulièrement en Super 8, ma famille et mes amis essentiellement. C’est un format amateur assez simple à utiliser tout en restant du cinéma, avec une image à projeter. Mon goût pour ce format est aussi lié au fait que mes grands-parents filmaient beaucoup en Super 8 (la famille, leurs voyages). Quand, j’étais enfant nous regardions leurs films chaque Noël. L’image Super 8 a une texture unique, je ne connais rien de plus beau pour garder des souvenirs.

Après ton bac tu t’inscris au département Cinéma de Paris 8 avec Jean Narboni plutôt qu’à La Fémis, le «dire» l’emporte-t-il alors sur le «faire» ? 

Non, je venais d’avoir mon bac à Angers. Pour intégrer la Fémis, il faut un niveau bac + 2. J’ai donc décidé de faire un DEUG avant. La fac de Paris 8 était facile d’accès pour un étudiant de province. Il y avait encore un esprit soixante-huitard qui avait ses inconvénients mais qui offrait surtout une formidable liberté, de pensée, de parole. J’ai fait des rencontres marquantes. Jean Narboni, qui avait notamment été rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, représentait pour moi une figure importante de l’histoire de la critique. J’ai beaucoup apprécié son rapport aux films. Il ne faisait pas de cours magistraux, il nous montrait des films et provoquait l’échange. Il se mettait en retrait pour faire participer les étudiants, sans se placer au-dessus d’eux. J’étais tellement bien à Paris 8 que je n’ai finalement jamais passé le concours de la Fémis. D’ailleurs, Paris 8 était une fac où il y avait pas mal de pratique. Par exemple, j’avais un cours de montage (en 16 mm) avec Cécile Decugis qui a travaillé avec Godard, Truffaut, Rohmer…

"A bout de souffle" de Jean-Luc Godard, 1960 Montage: Cécile Decugis

« A bout de souffle » de Jean-Luc Godard, 1960 Montage: Cécile Decugis

C’est aussi à Paris 8 que j’ai réalisé mon premier court métrage en 16 mm. J’avais eu droit à deux bobines de 30 mètres (6 min environ). J’ai filmé un taxidermiste, puis j’ai ajouté un commentaire en voix off. C’est un film très inspiré du « Sang des bêtes » de Georges Franju, qui avait été un choc pour moi.

"Le sang des bêtes" de Georges Franju, 1952

« Le sang des bêtes » de Georges Franju, 1952

Un an plus tard, toujours à Paris 8, j’ai réalisé « La ville des chiens » sur la vieille ville de Goussainville, qui était devenu un véritable village fantôme depuis la construction de l’aéroport de Roissy. Bref, il était possible de réaliser des films dans cette université. Le « voir », le « dire » et le « faire » allaient ensemble.

Que t’inspire la vieille idée du critique vu comme un cinéaste frustré ?

Il y en a sûrement ! Mais c’est une vision très négative. Moi, je crois plus à l’idée de Jean Douchet que la critique est l’art d’aimer.

"L'art d'aimer" de Jean Douchet, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2003

« L’art d’aimer » de Jean Douchet, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2003

On écrit pour des raisons contraires à la frustration, on écrit pour formuler des sensations, des idées sur les films. Il faut rappeler que quand on écrit des critiques, on est rarement payé. Les critiques gagnent leur vie autrement. C’est par passion qu’on fait ça, et non par ressentiment ! Par ailleurs, même si ce n’est pas mon cas, je ne suis pas choqué que des critiques ne s’intéressent pas du tout à la pratique. On peut très bien parler d’un film sans savoir en faire.

J’ai été touché que le comité de rédaction de la revue Trafic me demande d’intégrer la revue. Cette revue mythique a été fondée notamment par Serge Daney il y a une vingtaine d’année. Cela correspond à peu près à mon arrivée à Paris. Je me revois très bien achetant le numéro 1. Le rythme de parution, trimestriel, permet un recul, une liberté par rapport à ce qu’on appelle « l’actualité du cinéma », imposée par le rythme des sorties en salles. François Truffaut a défini la politique des auteurs de films, Serge Daney avait, quant à lui, l’ambition de proclamer la politique des auteurs de textes sur le cinéma. Dans Trafic, c’est chaque auteur qui définit ce qui constitue pour lui l’actualité cinématographique, son actualité de spectateur. Ça peut être un film qui vient de sortir aussi bien qu’un film muet, une installation d’art contemporain autant qu’une question esthétique qui traverse toute l’histoire du cinéma.

Trafic, collectif, éditions P.O.L, 2011

Trafic, collectif, éditions P.O.L, 2011

Tu participes à des actions liées à l’éducation à l’image notamment dans le cadre du dispositif «école et cinéma». Quels sont pour toi les fondements d’une culture cinématographique ?

Ce que j’essaie de faire passer aux enfants mais aussi aux adultes, c’est de se sentir très libre par rapport aux films, sans aucune barrière culturelle. Ce n’est pas si facile d’être totalement soi-même devant un film, en mettant de côté tout ce que l’on en sait déjà, en ne se laissant pas écraser par tout le poids culturel dont il est chargé. Par exemple, il est toujours très difficile de voir pour la première fois un film qui est considéré comme un « grand classique », parce que notre regard est déjà conditionné par sa réputation. C’est d’autant plus vrai dans un cadre scolaire. Alors, pour dépasser ça, il faut permettre aux élèves d’exprimer le plus librement possible ce qu’ils ont ressenti, en leur disant que nous n’attendons pas des bonnes ou des mauvaises réponses de leur part, ni même qu’ils aiment ce qu’on leur montre, mais seulement qu’ils sachent exprimer leur émotion ou leur rejet. Il faut donc éviter les grilles de lecture préétablies, les idées arrêtées. Je pense à cette phrase de Truffaut : « Il faudrait considérer les films comme des êtres vivants ». Pour moi, à chaque film c’est tout le cinéma qui se rejoue. Il n’y a pas une conception du cinéma qui est plus légitime qu’une autre. Je peux aimer avec la même force des films très différents dans leur vision du cinéma, un film néo-réaliste italien autant qu’un film fantastique hollywoodien, un documentaire de Flaherty autant qu’un dessin-animé de Tex Avery. C’est en cela que le cinéma est un art : chaque artiste le réinvente pour lui-même. De même, en chaque spectateur chaque film résonne d’une façon différente.

"The Cuckoo Clock" Tex Avery, 1950

« The Cuckoo Clock » Tex Avery, 1950

Tu as un lien très fort avec la maison d’édition «Yellow Now» en tant qu’auteur mais aussi en tant que directeur de la collection «Côtés films». Qu’est-ce qui t’anime dans cette fonction ? 

C’est un travail assez beau que d’aider les auteurs à accoucher d’un livre. Tout commence par mon propre plaisir de lecteur. Il y a quelques textes sur le cinéma qui m’ont autant marqué que des films. Ecrire sur le cinéma peut être un vrai exercice de création. Au départ de la collection, on était deux directeurs, je travaillais avec Fabrice Revault qui a été un de mes profs à Paris 8. L’idée était de proposer à des auteurs que l’on aimait d’écrire sur des films qu’ils aimaient, sans contrainte, sans cahier des charges. Dans cette collection, j’ai édité des auteurs qui m’avaient marqué quand j’étais étudiant. C’est assez émouvant de continuer de cette façon le « passage de relais ». Je pense à Narboni, à Revault mais aussi à Prosper Hillairet qui était un prof passionné et passionnant qui m’avait fait découvrir le cinéma expérimental, le cinéma underground américain.

"Coeur fidèle de Jean Epstein" de Prosper Hillairet, 2008

« Coeur fidèle de Jean Epstein » de Prosper Hillairet, 2008

Tu es aussi depuis quelques années programmateur à l’auditorium du Musée d’Orsay. En lien avec les expositions du musée, tu réalises un travail important de défricheur du cinéma des origines.                                                                            Quelle part de contraintes et de liberté rencontres-tu dans ce travail ?

Ma programmation doit avoir un lien, soit avec les expositions du musée, soit avec la période de référence (1848-1914). Je peux travailler sur une thématique (Rêver d’Edgar Allan Poe), sur un cinéaste (Alice Guy), sur une maison de production (Dans la nuit de la Hammer)…

Par exemple, en lien avec l’exposition « L’ange du bizarre », on a décidé de proposer un sujet de cycle qui puisse exister à part entière plutôt qu’une programmation uniquement illustrative du thème de l’exposition. D’autant que le cinéma y est déjà très présent à travers des projections d’extraits de films, il ne fallait donc pas être redondant. On a donc cherché à mettre en valeur une cinématographie assez rare, méconnue du grand public et même de certains cinéphiles, en présentant des films de trois grands auteurs scandinaves : Sjöström, Christensen et Stiller. Le public était présent aux séances, on est content d’avoir donné une visibilité à ces films, dont certains sont parmi les plus beaux du cinéma muet. C’est très satisfaisant de montrer des films rares, et que des gens viennent les voir et les aiment. Ça donne le sentiment de participer un tout petit peu à l’histoire du cinéma…

Une dernière question ! Dans le texte de présentation, au dos de la couverture de ton livre sur Tourneur, on apprend que tu as fait une conférence sur Boby Lapointe à des universitaires anglais…

C’est vrai, j’ai réellement fait une conférence sur Boby Lapointe à Manchester ! C’était pour un colloque consacré à la chanson française. J’ai répondu à une annonce en proposant une contribution sur Boby Lapointe et j’ai été retenu. Même si j’avais face à moi un public francophone, l’explication de certains jeux de mots à des anglais était un vrai défi ! On ne peut pas imaginer un chanteur plus intraduisible que Boby Lapointe.

Boby Lapointe et Serge Aznavour dans "Tirez sur le pianiste" de François Truffaut, 1960

Boby Lapointe et Serge Aznavour dans « Tirez sur le pianiste » de François Truffaut, 1960

J’aime bien la chanson même si j’ai un rapport d’amateur avec cet art. Je me suis beaucoup amusé à réaliser des petits clips en Super 8 pour le chanteur Athanase Granson et le groupe Like billy-ho .

Jean Lassave, cinéaste

Nature morte de Jean Lassave, 18/04/13

Nature morte de Jean Lassave, 18/04/13

« Il ne faut pas dire que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé.  Au contraire, l’image est ce en quoi, « l’autrefois » rencontre « le maintenant » en un éclair pour former une constellation. »                                        Walter Benjamin, Le livre des passages                                                                                                        

C’est avec les mots d’un autre que le cinéaste Jean Lassave termine la présentation de son nouveau film « La Ciotat, mon bleu des origines » devant une salle comble dans les locaux de la SCAM.                                                                                                                Plus qu’un orateur, Jean est un marcheur, son film nous invite à le suivre pour un voyage aux frontières mouvantes ; l’histoire se mêle au présent, l’individu au collectif, l’acteur au spectateur…

Se présenter en quelques mots…

Je suis réalisateur, cinéaste. J’appartiens à une génération qui a remis en cause la dogma du cinéma pour réaliser un cinéma engagé, politiquement  et artistiquement. Je ne revendique pas spécifiquement l’étiquette de documentariste. Le documentaire, je le conçois comme un film à faire, comme une fiction. Je me souviens d’une phrase-clé de ma formation : «on fait du documentaire dans la fiction et de la fiction dans le documentaire». L’essentiel est d’essayer de capter une diversité de regards. Comme les cubistes, représenter un objet sous toutes ses faces. Tous les modes d’expression du cinéma m’intéressent. Je crois à la démocratie des images.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Apprendre à nager, trouver un équilibre à la surface de l’eau. Jean Renoir disait « j’essaie d’être un bouchon». Je suis un méditerranéen, la mer est un élément fondamental. Il est vital de retenir ce qui fait peur, ce qui t’amène au fond de l’eau. Faire un film c’est comme nager avec style pendant 5-10 mètres.

«Ma première brasse» Luc Moullet, 1981

«Ma première brasse» Luc Moullet, 1981

Une image qui t’accompagne …

C’est un tableau que j’ai vu très jeune dans un gros livre: la figure du Christ de Rouault. L’épaisseur de peinture est le signe d’un repentir permanent, c’est d’une force incroyable.

Lors de la soirée organisée par la SCAM, avant la projection de ton film, tu as rendu un hommage à ton frère François qui t’a ouvert les portes du cinéma. Peux-tu revenir sur ce temps d’initiation ?

François était mon frère ainé, il avait 7 ans de plus que moi, c’était aussi mon parrain. Comme il était asthmatique, il était souvent malade. Ça lui a permis de beaucoup lire, il avait une très forte culture. Il était féru de littérature et passionné de cinéma. Mes parents allaient au cinéma une fois par semaine, nous laissant les cinq enfants sous la surveillance de François. François nous présentait alors les films qui sortaient, il se mettait devant un miroir et mimaient tous les rôles, faisait la musique… Il m’a donné la passion des images. Je rêvais d’une autre réalité à travers les images. A l’adolescence, j’animais un ciné-club dans mon lycée. Je concevais le programme avec mon frère. Il m’a fait programmer «La vie d’O’Haru, femme galante» de Mizoguchi. Ça a été un gros scandale !

O'Haru

Quel a été ton parcours pour devenir «documentariste» ?

J’ai fait l’IDHEC, la 29 ème promotion (1973-76). Il y avait à cette période un très fort engagement politique. Le cinéma de fiction était vu comme un cinéma bourgeois. Le cinéma engagé était le cinéma du réel, c’était l’époque du groupe Dziga-Vertov.

«Vladimir et Rosa» groupe Dziga-Vertov- 1970

«Vladimir et Rosa» groupe Dziga-Vertov- 1970

Les figures fortes de cette époque étaient Godard et Straub. Parallèlement, j’ai suivi des cinéastes plus classiques comme Renoir et d’autres.

Tu as commencé à réaliser des films au début des années 80, comment présenterais-tu ta filmographie à quelqu’un qui, comme moi, ne la connaît pas ?

Je ne sais pas. En fait je ne suis pas à l’origine de tous mes films. J’ai beaucoup répondu à des demandes, voir des commandes. J’ai été, pendant 7 ans, assistant de réalisation à la télévision. Le cinéma est un milieu très fermé. En tant que marseillais je ne connaissais personne, je n’avais pas de relation. Ça toujours été très difficile de gagner ma croûte. Donc, en sortant de l’IDHEC, on pouvait travailler tout de suite à la télévision. J’ai eu ma carte de réalisateur TV et deux projets de films. Le premier film est sorti en 84, c’était «Face B- contre-enquête» sur un fait divers. Ma filmographie est diversifiée sur le plan des formats ( j’ai fait des courts, des moyens et des longs métrages), j’ai fait principalement des films qui concernent l’histoire et la réalité sociale. En 88, j’ai participé à une grosse série qui s’appelait Génération, j’ai touché de près les archives. Parallèlement, il y a aussi les films qu’on ne fait pas, ils sont peut être aussi une oeuvre. J’ai écrit plusieurs scénarios de longs métrages, des scénarios de fiction. Pour l’instant, je n’ai pas pu monter les projets…

Tu as cosigné beaucoup de tes films, que t’apporte la collaboration avec un autre réalisateur ?

De tous les arts, le cinéma est le plus collectif. On ne peut pas faire un film seul. A chaque étape de fabrication, il y a la nécessité d’un travail en commun. Il y a toujours un dialogue. Faire des films à deux permet à la fois de se remettre en cause et de se rassurer. Bien sûr assumer à deux les choix, c’est compliqué, il y a toujours une tension à un moment donné.

Tu es membre d’un syndicat (SFR-CGT), de plusieurs associations ( ADDOC, SCAM, «Regards portés»). Que représente pour toi cet engagement dans l’action collective ?

C’est la suite logique de ma formation par rapport à un cinéma engagé. Le cinéma se prolonge d’une manière citoyenne, faire évoluer la société et le lieu où l’on travaille. Le cinéma est un des secteurs où l’on peut-être le plus exploité. Au nom de l’art, on peut faire n’importe quoi ! Il faut se défendre.

Ta dernière oeuvre est quant à elle éminemment personnelle, Tu explores la ville de ton enfance, La Ciotat, par le filtre de ta mémoire. Tu es derrière la caméra mais aussi devant puisque tu te mets en scène dans ton propre film avec comme «costume» un bleu de travail. Tu avais un désir caché d’être acteur ?

J’étais fasciné très jeune par Charlot. Quand j’étais tout petit à la Noël, j’improvisais des sketchs comiques pour faire rire la famille. J’avais inventé un personnage «Titi la gazette», c’était une sorte de Polichinelle avec un coussin dans le dos. Plus tard, au lycée, on m’a toujours pris pour quelqu’un de très sérieux, renfermé. En fait, je suis peut être un comique ! Jouer dans son propre film, c’est compliqué car on ne se voit pas ! Le chef opérateur n’a pas forcément l’idée de ce que tu veux faire. Mais je me devais d’être devant la caméra, pour moi c’est une question d’éthique. Si je veux parler de moi, il fallait que ça existe. Je suis acteur et spectateur de l’histoire, je dois être devant et derrière la caméra. Quand on revient sur le lieu de son enfance, tout à coup plein de choses apparaissent, viennent se superposer, c’est fugitif. L’idée qui présidait le film est que je ne voulais pas seulement raconter mon «égo-histoire», je pense que chacun est porteur à son niveau de la grande Histoire. C’est une idée développée par Pierre Nora dans «Les lieux de mémoire». J’ai repris le costume local, le bleu de Chine qui était porté par tous les gens des chantiers navals et par les pêcheurs. J’ai découvert qu’un groupe de musiciens «Moussu T e lei Jovents» l’avait aussi choisi comme costume de scène.

Moussu T e lei Jovents, Crozon, 2011

Moussu T e lei Jovents, Crozon, 2011

J’allais à la Ciotat pour les vacances d’été, j’ai toujours vu un ciel bleu. Je n’ai découvert le gris de la Ciotat qu’au moment du film. Avec Bruno Flament, le chef opérateur, on faisait des repérages fin octobre, on était allé voir le peintre-ouvrier, Gilbert Ganteaume, il avait plu toute la journée. Lorsqu’on est sorti, la lumière sur la calanque était superbe. Bruno avait sa caméra, il l’a laissée tourner. C’est ce qui est bien avec la vidéo, on peut se permettre d’attendre pour avoir le bon moment. Ces images sont au tout début du film.


Tu es non seulement présent à l’image mais aussi dans la bande-son avec une voix off très prégnante. Tu dis un texte que je trouve très beau, très poétique… A quel moment l’as-tu écrit ?

Il y a eu plusieurs étapes. Tout d’abord, on est allé sur les lieux, rencontrer des personnes. On a fait des repérages avec Bruno. A partir de ces premières images, j’ai écrit un premier texte. Il y a eu ensuite des réécritures au tournage et au montage. Le texte s’est transformé au contact des images et des sons. Comme beaucoup de personnes, je n’aime pas ma voix enregistrée. J’ai pensé devenir ventriloque, l’idée était que le texte sorte du ventre. J’ai aussi envisagé de faire dire le texte par un comédien, je n’étais vraiment pas sûr de ma voix et en plus le mixage son est ce qui coûte le plus cher, il ne faut pas trop se planter. J’ai contacté un comédien, il a lu le texte, il l’a trouvé trop personnel, c’était à moi de le dire, il est devenu mon coach !

Tes souvenirs s’entremêlent avec l’évocation d’hommes et de femmes qui ont ou qui ont eu comme toi La Ciotat comme port d’attache à un moment de leur vie. Tu commences bien sûr par Les frères Lumière, on croise aussi bien des artistes que des artisans, des figures historiques que tes contemporains. Comment as-tu établi la liste de tes invités ?

Je reviens à l’idée qui préside au film, le lien entre la petite et la grande histoire. Le fait que je sois acteur et spectateur. A un moment, je disparais pour laisser la parole aux acteurs de la ville. Il y a les figures historiques incontournables, les frères Lumière et le poète Emile Ripert et puis des choix plus personnels. Le chantier de la scop des charpentiers m’a fait pensé à l’atmosphère des studios de cinéma. J’avais aussi envie d’une réflexion sur l’image, c’est Bergala et Plossu qui font le lien entre la réalité que l’on rencontre et la théorie.

«La Ciotat, la gare et les frères Lumière», Bernard Plossu, 1995

«La Ciotat, la gare et les frères Lumière», Bernard Plossu, 1995

Et puis cette découverte du lien entre la pellicule Kodak 35 mm et la fabrication de la carte à puce. C’est une métaphore extraordinaire du lien entre le cinéma et l’argent doré.

Une dernière question, pourquoi «le ballon rouge» ?

L’idée est venue en écrivant, j’avais envie d’une figure de l’enfance. J’ai le souvenir qu’il y avait dans la bibliothèque de mes parents un livre sur le «Ballon rouge» de Lamorisse, c’était comme un roman-photo en noir et blanc. C’est un moment poétique assez fort. On s’est amusé à faire voler le ballon à l’aide d’un filin transparent et puis on a aussi utilisé la technique de l’animation «image par image» lorsque le ballon passe au dessus de ma tête.

Photogramme du film " La Ciotat, le bleu des origines" Jean Lassave, 2012

Photogramme du film  » La Ciotat, le bleu des origines » Jean Lassave, 2012

Document-terre

Partir vers l’avenir

Revenir vers le passé

Retrouver le présent

 Chacun croit exprimer l’individuel

Et dit l’universel

Jean Lassave

Hakima Benabderrahmane, responsable du service des publics au musée de la Poste

Sans Titre, Rero, 2010, exposition "Au delà du Street Art" Musée de la poste

Sans Titre, Rero, 2010, exposition « Au delà du Street Art » Musée de la poste 28/11/12-30/03/13

Aller au musée avec sa classe peut être une belle aventure ou le pire des cauchemars ! Un des critères pour la réussite de cette sortie culturelle est la qualité de l’accueil reçue. Hakima Benabderrahmane a fait de cette question le coeur de sa pratique et de sa réflexion professionnelle. Pendant une dizaine d’années, au musée Albert Kahn, elle a permis a de nombreux enfants et adultes de vivre  avec plaisir et intérêt une expérience unique : découvrir un ailleurs par le biais des images collectées par Albert Kahn, les fameuses Archives de la planète.  Depuis quelques mois, c’est au musée de la Poste qu’elle poursuit son travail, l’occasion pour nous de l’interroger sur son parcours et ses motivations.

Se présenter en quelques mots…  

Je suis médiatrice culturelle, actuellement chef du service des publics au musée de la poste après dix ans passés au musée Albert Kahn.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?  

Je pense que c’est la lecture. J’ai appris à lire très vite. Je lisais tout et n’importe quoi, même des bouquins incompréhensibles. Mes parents étant analphabètes, la lecture a été structurante pour moi, j’ai lu et je continue de lire avec frénésie.

Une image qui t’accompagne …

C’est un tableau de Friedrich, le peintre romantique allemand. Il représente un homme seul en haut d’une montagne. Je pourrai passer des heures devant ce tableau; la solitude, la grandeur de la nature, le néant, le vide… Beaucoup de choses émergent de ce tableau. C’est vraiment une belle image !

"Le voyageur au dessus de la mer de nuage" Caspar David Friedrich, 1818

« Le voyageur au dessus de la mer de nuage » Caspar David Friedrich, 1818

Lors de tes études universitaires tu t’es spécialisée dans l’histoire de l’Antiquité grecque. Qu’est-ce qui te fascine, passionne dans cette période ? 

Tout a commencé par la mythologie. Je te parlais tout à l’heure de frénésie de lecture, j’ai lu avec passion tous les bouquins que je pouvais trouver sur la mythologie grecque, romaine et égyptienne. Ma soeur ainée m’a emmenée très tôt dans des musées. Et en classe de quatrième, j’ai fait un voyage scolaire en Grèce. Mon destin était scellé, j’ai été fasciné par ce pays et cette culture. J’ai eu un coup de foudre, notamment pour Delphes. Pour les Grecs, c’est le nombril du monde, je suis d’accord avec eux. J’y retourne tous les ans, cette culture fait partie de moi.

Nous nous sommes rencontrés lorsque tu travaillais au service jeune public au musée Albert Kahn.                                                                                                             Peux-tu nous parler du travail de médiatrice culturelle que tu effectuais alors ? 

Mon rôle était essentiellement d’accueillir les classes et de concevoir des supports pédagogiques pour les élèves et les enseignants. Mon parcours universitaire m’a donné le goût de la transmission. Mais paradoxalement, je ne me suis jamais dit que je voulais être enseignante. J’ai découvert le milieu des musées très tôt, par les visites avec ma grande soeur, puis des stages et les cours de l’école du Louvre.
J’ai eu la chance de trouver un premier job au musée Albert Kahn comme hôtesse d’accueil, je vendais les billets d’entrées. La conservatrice de l’époque, Jeanne Beausoleil, a appris que j’étais helléniste, elle m’a alors orientée vers le service des publics. J’ai appris mon métier sur le terrain. La vulgarisation de la culture, j’adore ça ! Je trouve génial de voir des enfants faire des découvertes, j’ai aussi adoré travailler avec des profs même si c’est dur parfois.

Parallèlement à ton travail au musée, tu as participé à une revue spécialisée d’histoire. Que signifie pour toi cette autre forme de médiation ? 

C’était un moyen de faire découvrir l’Antiquité à un public élargi. J’associais mon goût de la vulgarisation à ma passion de l’Histoire. J’ai présenté les grandes figures de la Grèce Antique : Homère, Périclès, Zeus. J’ai fait aussi un article sur les jeux panhelléniques.

Couverture de la revue "Histoire Antique" Sep-Oct 2005

Couverture de la revue « Histoire Antique » Sep-Oct 2005

Tu as contribué pendant une dizaine d’années à la valorisation de l’oeuvre d’Albert Kahn. Peux-tu nous partager des découvertes, des coups de coeur que tu as pu avoir dans sa très riche collection ? 

La préparation à l’exposition sur le Japon a été pour moi une vraie révélation. J’ai découvert une culture, des images que je ne connaissais pas. J’ai eu aussi beaucoup de plaisir à partager cette découverte.

Affiche de l'exposition "Clichés Japonais" Nov 2010-Août 2011

Affiche de l’exposition « Clichés Japonais » Nov 2010-Août 2011

Mais le problème à Albert Kahn est que le temps d’exposition est trop long, il est difficile de garder sa fraicheur, son enthousiasme sur un si long temps.

Quelles actions, quels projets, ont été les plus importants pour toi au cours de ces 10 années ? 

Ce dont je suis le plus fière c’est le développement du plan de formation des enseignants. Je suis vraiment très fière d’avoir porté ça, d’avoir valorisé aussi le travail des enseignants. Je pense que cette action, l’accueil des classes, a contribué au succès du musée.          Je viens aussi d’apprendre que le musée a reçu le label : « Tourisme et Handicap ». J’y ai travaillé pendant trois ans, c’est un peu mon bébé. J’en suis très fière !

Depuis cet automne, tu as changé de lieu de travail, tu travailles maintenant au musée de la poste en tant que responsable du service des publics. Peux-tu nous définir tes principales missions ? 

De façon très concrète, je gère le service au quotidien ! Je dois aussi définir la politique du service et mettre en place des projets de développement à l’attention de tous les publics (handicap, enseignants, scolaires, séniors, adultes, champs social…), en leur proposant à chaque fois des solutions de médiation adaptées. Cela peut également passer par des partenariats institutionnels pour diversifier nos actions, toujours dans l’objectif d’accueillir tous les publics. Par exemple, nous avons mis en place un partenariat avec l’hôpital Necker pour faire découvrir nos collections et nos animations aux enfants malades. Je mets également en place la programmation culturelle et les animations sur les collections permanentes et les expositions temporaires. Le socle de mon travail reste l’accueil des scolaires, pour moi, un musée qui n’a pas de public scolaire est un musée mort. C’est vraiment le coeur de notre métier.

Quels ont été les premiers défis que tu as eus à relever lorsque tu as pris tes fonctions au musée de la poste ? 

Ma chef m’a donné le temps de prendre mes marques, c’était très agréable de ne pas commencer dans le stress. J’ai commencé mon travail au musée de la poste deux semaines avant le début de l’exposition « Au delà du Street Art » qui remporte un grand succès. Mon premier défi a été de gérer le flux des personnes, notamment les queues sur le trottoir ! Et puis je dois gérer l’imprévu ! Pour la saison culturelle autour de l’exposition du Street Art, nous avons des nocturnes à animer. Nous avons eu un désistement pour la soirée slam quelques jours avant la date programmée. J’ai dû trouver un slameur au dernier moment. Nico K et ses accompagnateurs, Pina et Quentin Laffont ont assuré !

Affiche de l'exposition "Au delà du Street Art" Nov 2012-Mars 2013

Affiche de l’exposition « Au delà du Street Art » Nov 2012-Mars 2013

Peux-tu nous dire quelques mots sur la prochaine exposition ?  

Elle portera sur deux grands artistes de l’Art Brut : Gaston Chaissac et Jean Dubuffet. Le fil conducteur sera leur correspondance croisée. Nous travaillons avec le musée de l’abbaye Sainte Croix des Sables d’Olonne. Elle se déroulera du 27 mai au 28 septembre 2013.

Visage aux hachoirs, Gaston Chaissac, 1947-1948

Visage aux hachoirs, Gaston Chaissac, 1947-1948

Yves Bouveret, délégué général d’Ecrans VO

visuel-def-image-par-image-2013

Le 23 février s’ouvre la 13 ème édition du festival « Image par image » dans le Val d’Oise, rendez-vous devenu incontournable pour tous les passionnés du cinéma d’animation. Depuis les origines, Yves Bouveret est au coeur de son organisation. Sa curiosité, son enthousiasme, son sens du partage et de la convivialité ont permis de fédérer autour de lui de nombreux partenaires. Des institutions au monde culturel, chacun se sent engagé pour que cet évènement rencontre un public toujours plus varié et nombreux ! Yves a accepté le temps d’un entretien d’être sous le feu des projecteurs. 

Peux-tu te présenter en quelques mots…

Je suis Yves Bouveret, je m’occupe d’une structure associative Ecrans VO depuis 10 ans. Cette association met en réseau 20 cinémas du Val d’Oise pour un travail d’action culturelle.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Le plus formateur dans mon enfance, ça n’a pas été l’école mais c’est lorsque j’ai été scout de France. Cette activité m’a donné beaucoup de liberté par rapport à ma famille et à l’école. Ce n’était ni l’idéologie religieuse qui était importante, ni bien sûr l’uniforme, car on était en jean, mais une forme d’«utopie réaliste» incarnée par des projets où le «vivre ensemble» était fondamental. A 15 ans j’ai fait un voyage de plusieurs semaines en Israël-Palestine, nous étions une dizaine d’adolescents encadrés par des jeunes de 20 ans. Nous nous déplacions en stop. C’était en 1982, pendant la guerre du Liban. L’été suivant nous partions en Corse faire une tournée avec la pièce de Bernard Shaw, « Androcles et le lion ». Ces expériences ont été fondatrices pour moi de l’importance d’être acteur et non spectateur dans certaines situations !

Une image qui t’accompagne …

La première image qui me vient est un rêve heureux récurent de mon enfance. Après une poursuite en forêt, je tombe lentement dans une salle de bal digne de celle du Guépard de Visconti. Je me réveille juste au moment de l’atteindre. Ce rêve me fait aussi penser aux films du réalisateur suisse Georges Schwizgebel.

Claudia Cardinale et Burt Lancaster dans le Guépard de Visconti, 1963

Claudia Cardinale et Burt Lancaster dans le Guépard de Visconti, 1963

J’ai été aussi marqué par un livre de photographies du vingtième siècle. Si mes souvenirs sont bons, on voyait sur la couverture Eisntein tirer la langue.

Einstein photographié par Arthur Sasse, 1951

Einstein photographié par Arthur Sasse, 1951

Après le bac, tu as suivi des études de gestion. Avais-tu le projet, dès ce moment-là, de travailler dans le milieu culturel et plus particulièrement dans le cinéma ?

Non, pas du tout. Je ne savais pas ce que j’allais faire. Mon orientation est plus liée à un réflexe sociologique qu’à un véritable choix. Mon grand-père s’occupait d’une grosse mutuelle, mon père avait fait HEC… J’ai fait un IUT de commerce international, puis j’ai travaillé dans une boulangerie pendant 6 mois à Londres. A mon retour, l’armée m’attendait et lorsque j’ai été libéré de mes obligations militaires j’ai fait une école de gestion en 3 ans. Pendant la deuxième année, j’ai été responsable d’une association d’étudiants «le Raid Africain des Grandes Ecoles». C’était un projet d’envergure, nous apportions en Afrique de l’Ouest des 504 pick-up. Au delà de l’apport matériel, le projet, sous l’égide de l’UNICEF,  était théoriquement humanitaire mais en réalité nous avons pu développer un réel échange culturel avec les gens que nous rencontrions. En troisième année, j’ai fait un stage de 10 mois chez Nestlé-Findus, j’ai commencé à savoir ce que je n’avais pas envie de faire. Au delà de gagner ma vie, j’avais besoin que mon travail ait un sens. A ma sortie de l’école j’ai fait un boulot alimentaire à mi-temps à la Maison Européenne de la photo.

Puis, tu es devenu pendant 9 ans (1993-2002) directeur-programmateur au cinéma Les Toiles de Saint Gratien dans le Val d’Oise. Comment cela s’est-il passé ?

Le cinéma «Les Toiles» existait à Saint Gratien depuis 1974, il avait été implanté au fond d’un forum. En 1992, il avait fait faillite et était fermé depuis 6 mois. Je connaissais le chef de cabinet du maire, François Busnel. Nous avions travaillé ensemble sur le Raid Africain des Grandes Ecoles, il en assurait la couverture médiatique pour RFI. On est resté en contact et il m’a proposé de déposer un dossier pour prendre la direction du cinéma avec un projet de reprise des 3 salles. Notre projet reposait sur une programmation de films «Art et Essai», nous avions comme modèle le fonctionnement proposé par les salles Utopia basé sur la multi programmation. Nous programmions 10 films par semaine sur les 3 salles du cinéma. Les spectateurs prenaient rendez-vous avec une oeuvre !  Nous voulions qu’un lien culturel se crée entre les spectateurs et la salle de cinéma. Nous avons aussi supprimé la publicité, la confiserie et nous avons mis systématiquement des courts-métrages en première partie. Pendant 5 ans, nous avons fonctionné avec une équipe de 3 personnes, nous étions des militants ! Pendant la journée, nous assurions le travail administratif, la programmation, la rédaction d’une brochure avec un éditorial, l’accueil des scolaires… et le soir, une semaine sur trois, nous tenions la caisse. Nous avons été soutenu par le maire, François Scellier.

Les Toiles au forum de Saint Gratien

Les Toiles au forum de Saint Gratien

Le succès a été au rendez-vous, nous sommes passés de 30 000 spectateurs à 72 000 spectateurs en 10 ans, le bouche à oreille a bien fonctionné, nous avons répondu à une attente. Le cinéma a eu un retentissement sur les villes voisines, le lieu était fortement identifié, nous sommes rentrés dans un cercle vertueux. Dès le début, nous avons été sensibles au jeune public et avons développé une action vis à vis des scolaires. Nous avons participé très tôt aux dispositifs nationaux, « école et cinéma » et «collège au cinéma». Nous étions très souples, très à l’écoute des demandes des enseignants dans le choix de notre programmation. ll était important que l’accès au cinéma soit simple et à l’écoute du terrain.

Un événement marquant de cette période …

Tous les réalisateurs qui sont venus rencontrer notre public. Bertrand Tavernier a été le premier avec « Capitaine Conan ». Il est revenu plusieurs fois, les débats pouvaient durer jusqu’à deux heures du matin. Je me souviens aussi de la venue de Patrice Leconte pour « Ridicule ». Pendant la projection du film, nous sommes allés manger au Mac Do en 2 CV. Leconte était en train de réaliser des pubs pour Mac Donald… Une des plus belles rencontres que j’ai faite aux Toiles a été la venue d’Emmanuel Finckiel pour son film          « Voyages ».

"Voyages" d'Emmanuel Finckiel, 1999

« Voyages » d’Emmanuel Finckiel, 1999

Combien de films vois-tu par an ? Ton regard de spectateur a-t-il évolué ?

Lorsque j’étais directeur des Toiles je voyais entre 200 et 250 films par an. Nous faisions un choix collégial de programmation, nous allions au festival de Cannes , à Annecy, à la Rochelle… Quand tu regardes un film dans l’objectif de programmer, ton regard est forcément critique… Maintenant, j’ai retrouvé la position hédoniste du spectateur, je choisis les films que j’ai envie de voir, je ne suis plus dans la position du programmateur. Mon rapport aux films est essentiellement lié à l’envie, au plaisir.

Quelle est l’année de naissance de l’association Ecrans VO ? J’ai trouvé deux dates, 1995 et 2002 …                                                                                                     Peux-tu nous dire ce qui a été à l’origine de cette création ? 

1995, c’est le centenaire du cinéma. Le Conseil Général du Val d’Oise a demandé aux salles d’organiser des petits évènements pour fêter cet anniversaire. Nous avons donc créer l’association Ecrans VO dans le but de fédérer l’action des salles de cinéma du Val d’Oise. Ensuite l’association est tombée en sommeil jusqu’en 2002. Entre-temps, les premiers multiplexes sont apparus, le Mégarama de Villeneuve la Garenne est créé en 1996. C’est un total bouleversement du paysage cinématographique. Le maire de Saint Gratien est devenu président du Conseil Général. Il décide d’appliquer une politique d’aide aux salles. En 2000 un poste de chargé de mission «images et cinéma» est créé puis en 2002 je deviens directeur de l’association Ecrans VO qui renaît de ses cendres. Le dénominateur commun aux salles est l’accueil du «jeune public», l’une des premières missions de l’association a donc été d’organiser avec l’Education Nationale et la DRAC des actions telles que «école et cinéma» et «collège au cinéma». Les projets développés avec les salles sont à géométrie variable. Chaque cinéma a une histoire, une situation et des locaux spécifiques. L’association est un lieu de débat où des problématiques communes sont discutées ( régulation des multiplexes, passage au numérique, nouveaux rythmes scolaires…). L’association permet de faire vivre un réseau qui est bénéfique à tous.

Une autre mission essentielle d’ Ecrans VO est l’organisation du festival «Image par image» qui en est cette année à sa treizième édition. 

Dès 1996 nous avons organisé un mini festival d’animation à Saint Gratien à la demande de directeurs d’école qui souhaitaient que leurs élèves puissent se construire une réelle culture cinématographique. Nous avons été rejoints très vite par le cinéma d’ Argenteuil pour l’organisation de ce festival à destination essentiellement des scolaires.  Avec la nomination d’un chargé de mission «images et cinéma» au Conseil Général, une dynamique territorial s’installe. Le cinéma « Les toiles » bénéficie d’une subvention pour élargir le festival à tout le Val d’Oise. Lors de la première édition, en 2001, 10 salles de cinéma sont concernées. Le festival devient donc départemental et « tout public ». Nos premiers invités sont les réalisateurs belges, Vincent Patar et Stéphane Aubier pour leur série de courts métrages « Pic Pic André Shows ».

 

" Pic Pic André " Vincent Patar et Stéphane Aubier

 » Pic Pic André  » Vincent Patar et Stéphane Aubier

Le chargé de mission, Olivier Millot, organise en parallèle du festival, une grosse exposition à l’abbaye de Montbuisson sur le cinéma d’animation. Lorsque je deviens directeur d’Ecrans VO en 2002, l’organisation du festival revient à l’association.

L’une de ses particularités est d’être un festival sans prix, je ne vais donc pas te demander d’établir un palmarès. Toutefois y a t-il eu des rencontres particulièrement mémorables au cours de ces treize années ?

Oui, bien sûr, les noms de Jean-François Laguionie et d’Isao Takahata me viennent tout de suite à l’esprit. Mais ce dont je me souviens surtout c’est le sentiment de grande liberté que je ressens lors du festival. J’accompagne les réalisateurs sur les routes du Val d’Oise à la rencontre du public. On est dans le concret, j’ai besoin de ça. Je me souviens particulièrement d’une rencontre entre des scolaires et les réalisateurs suédois, Uzi et Lotta Geffenblad. Un programme de courts métrages était proposé aux enfants de maternelle. Le matin nous étions à Villiers le Bel, lors de l’échange avec la salle, on demande aux enfants quels sont ceux qui sont déjà allés au cinéma. Sur une centaine d’enfants, un seul doigt se lève ! On demande à l’enfant quel film il avait vu. Il nous répond «La même chose qu’aujourd’hui, c’était hier avec le centre de loisirs».

" Les pierres d'Aston" d'Uzi et Lotta Geffenblad, 2007

 » Les pierres d’Aston » d’Uzi et Lotta Geffenblad, 2007

Au fil des années, un lien de fidélité s’établit, je pense notamment à Pierre Luc Granjon, j’ai toujours un immense plaisir à le retrouver. Je me souviens aussi de l’émotion ressentie par Koji Yamamura lors d’une projection scolaire, c’était la première fois qu’il voyait son film avec un public enfantin.

Par tes engagements multiples, professionnels ou bénévoles, tu es devenu une figure reconnue du monde de l’animation. Comment est née cette passion de l’image animée ?

Il y avait plusieurs ciné clubs en 16 mm  à Noisy-le Roi et Bailly où j’ai découvert dans des salles combles beaucoup de films comme les « 7 samourais » de Kurosawa ou « Les dents de la mer » de Steven Spielberg. Peu de films d’animation passaient au cinéma et c’est surtout par le biais de la télévision que je les ai découverts : le clip « Love is all » des studios Halas et Batchelor, les aventures de l’ours Colargol, «La traversée de l’Atlantique à la rame» de Laguionie…


Mon premier film en salle a été comme beaucoup d’enfants un Disney, Robin des bois. Mais c’est quand j’étais directeur des Toiles, que j’ai commencé à me construire une culture liée au cinéma d’animation. Dès 1994, je suis allé au festival d’Annecy, c’était très ressourçant, réjouissant de découvrir de nombreuses oeuvres essentiellement en format court. Il y avait aussi le festival de l’AFCA à Auch puis à Bruz… Ce que j’aime dans le cinéma d’animation c’est son aspect poétique, onirique. Je fais le parallèle avec le cinéma muet, notamment les burlesques, les mots laissent de la place aux mouvements, à la musique…Le champ des possibles est ouvert, j’aime ce qui est décalé, absurde, surréaliste. Je suis fan des intermèdes animés des Monty Python mais aussi tout le cinéma d’animation britannique, du studio Aardman à Mark Baker, Joanna Quinn …

" Girls' Night Out " de Joanna Quinn, 1987

 » Girls’ Night Out  » de Joanna Quinn, 1987

J’ai le sentiment que les films d’animation formatent moins les spectateurs en devenir que sont les enfants. Et puis dans le cinéma en prise de vue réelle, le star-system trouble le discours. Pour moi, le cinéma, ce n’est pas uniquement les acteurs. Je suis  sensible à la mise en scène, aux auteurs, aux réalisateurs.

Le festival « image par image » c’est trois semaines de programmation, d’évènements organisés dans 20 lieux différents. J’imagine que la préparation se fait très en amont.                                                                                                             As-tu des lignes directrices pour t’aider dans son organisation ?

Le maître mot est l’anticipation. La programmation se fait par strate. La rencontre avec un auteur peut aboutir quelques années plus tard à la mise en valeur de son oeuvre lors du festival. C’est aussi un travail «main dans la main» avec les distributeurs et les producteurs, une relation de confiance s’est établie au fil des années. Notre année de travail est très rythmée, c’est un travail saisonnier. A la rentrée, en septembre-octobre, nous lançons les dispositifs nationaux d’éducation au cinéma puis à partir de novembre, nous mettons toutes nos forces dans la préparation du festival. Après le festival, nous préparons l’assemblée générale, nous réalisons les dossiers de subventions… Le travail administratif prend beaucoup de temps, on essaie de le «modéliser» pour que l’action culturelle soit la plus riche possible. Tout au long de l’année, il est important de se nourrir, de rencontrer des gens, de prendre des contacts. J’aime que mon action soit confrontée au principe de réalité, on n’est pas dans une économie de luxe.

Je ne vais pas te demander de commenter toute la programmation du prochain festival. Très arbitrairement j’ai sélectionné deux évènements sur lesquels j’aimerais que tu nous en dises un peu plus.

Le premier c’est la carte blanche au distributeur «Lardux films».

Après 10 années de fonctionnement, on était à un tournant et on a voulu donner toute son importance au travail des maisons de production. Mon engagement auprès de l’AFCA m’a fait connaître aussi d’autres problématiques de l’animation. Il existe en France une petite vingtaine de producteurs d’animation. Ils ont souvent un lien fort avec leurs auteurs. Après «Je suis bien content», «Les films de l’Arlequin» et «Autour de minuit», c’est au tour de  «Lardux films» d’être à l’honneur avec une carte blanche lors de la soirée d’ouverture mais aussi avec la présence de deux auteurs, Anne Laure Daffis et Léo Marchand qui vont partager leurs secrets de fabrication sur leur nouveau film à venir « La Vie sans truc ».

" la vie sans truc " d'Anne Laure Daffis et Léo Marchand

« La vie sans truc » d’Anne Laure Daffis et Léo Marchand

Le deuxième est le choix de Co Hoedeman comme invité d’honneur.

Nous ne sommes pas dans une course à la nouveauté même si nous proposons quelques avant-premières et des travaux en cours. Il est aussi intéressant de ralentir le temps pour appréhender l’oeuvre d’un auteur. Il est important de refaire découvrir ce genre de réalisateur. Nous avons préparé un programme contemplatif avec Co Hoedeman et sa présence prend tout son sens par rapport à notre engagement pour les tout petits.

Co Hoedeman et Ludovic

Co Hoedeman et Ludovic

Des projets ?

Je suis content de faire ce que je fais, je n’ai pas d’usure. Je travaille avec une équipe solide, j’aime le contact avec les élus, les spectateurs, les enseignants … Il est important aussi d’être capable de transmettre, que les choses que l’on construit puissent rester même si vous n’êtes plus là … Parallèlement  à mon activité, j’envisage de faire un master de didactique de l’image à Paris 3 en 2013-2014. Il est important pour moi d’étayer par un cursus universitaire toute la connaissance pratique acquise pendant toutes ces années. Je m’intéresse particulièrement aux propositions en matière de cinéma faites aux tout petits. A terme, monter une boîte de production me tente …

Solweig von Kleist, artiste pluridisciplinaire

Dessin anamorphique /3D Street Art, Solweig Von Kleist, Septembre 2012

Dessin anamorphique /3D Street Art, Solweig Von Kleist, Septembre 2012

J’ai rencontré Solweig par le biais du cinéma d’animation. J’ai eu le privilège pendant un an de partager avec elle sa passion des images qui bougent. Elle animait tous les mardis soirs un atelier au local de l’association Kino à Issy les Moulineaux. Quelques années plus tard, des traces de pastel sur le trottoir ont attiré mon regard, un beau dessin anamorphique se déployait sous mes yeux. Il était signé S von Kleist. Envie d’en savoir un peu plus sur cet artiste éclectique.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Solweig von Kleist, d’origine allemande, j’habite depuis 10 ans à Meudon. Je suis artiste, je n’aime pas le terme d’artiste plasticienne, je préfère artiste pluridisciplinaire ou multidisciplinaire. Je fais des peintures, des dessins, des films d’animation, des installations et je donne des cours de dessins. Je suis passionnée par ça, je trouve très important de transmettre ce que je sais faire.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Ma grand-mère qui dessinait en amateur. Lorsque je lui rendais visite, je copiais à ses côtés des cartes postales, des fleurs. J’ai appris à dessiner dès l’âge de 4 ans.

Une image qui t’accompagne.

Difficile de répondre, il y a eu des images différentes à chaque période de ma vie. J’ai longtemps accroché dans ma chambre la peinture de Jérôme Bosch « Le jardin des délices », j’en ai même copié quelques scènes.

"Le jardin des délices" de Jérôme Bosch, 1503-1504

« Le jardin des délices » (panneau central) de Jérôme Bosch, 1503-1504

Peux-tu nous parler de ta formation artistique ?

Je suis allée à l’école des Beaux-Arts de Berlin Ouest dans l’objectif de devenir professeur. Je n’avais pas le courage d’imaginer être une artiste, c’était trop exotique pour ma famille ! Il fallait un métier où l’on était assuré de pouvoir gagner sa vie… Au lycée, j’avais eu aussi une très bonne prof d’arts qui m’a encouragée dans cette voie. A l’école des Beaux-Arts, l’enseignement était très varié, j’ai travaillé le bois, le métal, la céramique, la gravure… Mais il n’y avait pas de cours sur le cinéma d’animation, j’ai commencé toute seule. Mon premier film était en noir et blanc, il durait 2 min, c’était en super 8. On y voyait des vêtements qui volaient sur une musique de jazz et qui atterrissaient sur une chaise qui réagissait à cet assaut… Je l’avais fait pour un examen, j’ai été encouragée à continuer. J’ai ensuite réalisé des installations de peinture dans l’espace avec des films super 8, et j’ai eu mon degré de maîtrise de l’école de Beaux arts, en plus de mon examen de prof en arts plastiques.

"Sous les pavés", Solweig von Kleist

« Sous les pavés », Solweig von Kleist

Mon travail sur les installations a été remarqué et m’a permis d’obtenir une bourse pour aller un an à CalArts, l’institut crée par Walt Disney en Californie.

C’est l’institut où s’est formé Tim Burton.

Il était là quelques années avant moi, dans le département « Cartoon ». J’étais dans le département « films expérimentaux ». J’ai énormément appris sur les techniques d’animation. J’ai commencé, entre autre, à gratter sur la pellicule noire de film 35 mm.

Solweig en train de graver sur pellicule

Solweig en train de graver sur pellicule

J’étais fascinée par le dessin et occupée à apprendre les techniques de l’animation, mais j’avais toujours des difficultés à raconter « une histoire » bien construite. Un évènement important plus personnel mais qui a eu des incidences dans mon travail, j’ai rencontré à CalArts mon futur mari, Thierry Verrier, qui suivait des cours dans le département « films de fiction ». Il a eu comme professeur Alexander MacKendrick qui a réalisé entre autres «The ladykillers ». Il a, lui, beaucoup travaillé la narration. Nous avons collaboré à mon premier film « Criminal Tango », j’avançais avec mes idées visuelles et le montage était assumé par Thierry. C’était un drame pour moi de devoir renoncer à certains dessins.

" Criminal Tango ", Solweig von Kleist, 1985

 » Criminal Tango « , Solweig von Kleist, 1985

Après l’année liée à ma bourse, je suis restée en Californie. Pour continuer à travailler sur mon film, je faisais du troc avec des étudiants, en échange de dessins, ils me réservaient la salle avec l’équipement pour pouvoir photographier les images dessinées, sur un appareil appelé « truca », et aussi pour la chambre noire où je développais les pellicules 16 mm tournées. Nous sommes revenus en France avant la fin du film, les images étaient terminées mais il n’avait pas encore de son. Je devais finir le générique avant de quitter la Californie alors  sur les indications de Thierry, j’ai indiqué le nom de Denis Mercier pour la création du son. Thierry et lui étaient ensemble à l’école Louis Lumière, on a fait le pari qu’il allait accepter ! Heureusement il a été d’accord, il a capté tous les sons dans la région parisienne puis j’ai réalisé moi même le montage son chez un ami, Stéphan Krésinski, qui est lui réalisateur et historien du cinéma. Le film a reçu un très bon accueil et de nombreux prix.

Avant de continuer sur tes réalisations, je voulais te demander si tu as des influences artistiques ?

Très modestement en peinture je me situe entre Bacon et Hopper ! J’aime créer des atmosphères, des perspectives étranges, des déformations. Je m’intéresse à la construction de l’espace. Ma peinture est figurative mais elle tend vers une certaine forme d’abstraction.

Peinture de Solweig von Kleist, Attente,

Peinture de Solweig von Kleist, Attente, 2007

C’est important qu’il y ait des « trous », des choses ouvertes pour laisser de la place à l’interprétation du « regardeur ». Une narration existe, sous-jacente, mais rien n’est clairement défini. J’ai été aussi influencée par l’expressionnisme allemand.

Une de tes premières oeuvres reconnues est ta participation au clip de David Bowie, pour la chanson Underground.                                                                       Peux-tu nous parler de cette collaboration ?

En 1986, j’ai reçu un coup de fil d’un producteur Londonien, il avait vu le film « Criminal Tango » et souhaitait me rencontrer pour me proposer un travail. Je me rends à Londres pour la première fois et là on m’annonce que j’ai été choisie pour participer à un clip de David Bowie. A l’annonce du nom, je n’ai aucune réaction, habituée à l’accent californien, je n’avais pas compris le nom du chanteur ! Comme test on me demande de dessiner le visage du chanteur sur de la pellicule, c’est lorsque l’on me donne le portrait à copier, que je réalise enfin ! David Bowie était passionné par l’expressionnisme allemand, notamment Emil Nolde. J’ai été très libre pour réaliser le story-board, j’avais l’image de début (le visage de David Bowie) et l’image de la fin (la boule de cristal) avec quelques indications sur les personnages qui devaient apparaître.

storyboard du clip              " Underground " Solweig von Kleist

storyboard du clip « Underground » Solweig von Kleist

« Underground » est la chanson titre du film « Labyrinthe » de 1986.

Y a-t-il pour toi des différences entre les travaux de commande et tes travaux personnels ?

Je souffre beaucoup lorsque je réalise un travail de commande, je suis angoissée ! Il y a un véritable conflit entre ce que je pense qu’on attend de moi et ce que je veux naturellement faire. Il y a eu tout de même des collaborations heureuses, je pense notamment à mes illustrations pour un magazine économique ou aux couvertures de livres policiers allemands.

illustrations pour le magazine " science & vie économie" N°54 octobre 1989

illustrations pour le magazine  » science & vie économie » N°54 octobre 1989

Tu as participé à deux résidences d’artiste, Folimage en 1997 et à l’abbaye de Fontevraud en 2008/2009.                                                                                              Que t’ont apportée ces dispositifs ?

J’aime beaucoup me déplacer, découvrir des lieux et rencontrer des gens. A Fontevraud, c’était extraordinaire, au mois d’août j’étais seule dans mon atelier mais dès que je regardais par la fenêtre je voyais un flot de touristes. C’était un état de travail très apaisant, être à la fois en retrait et entouré… Et puis, tu rentres aussi en un autre état par l’atmosphère du lieu, par la mémoire des murs…

J’aimerais aussi que tu me parles d’une oeuvre qui est pour moi énigmatique avec son titre à la Magritte,  « Ceci est un film ».

"Ceci est un film", Solweig von Kleist,

« Ceci est un film », Solweig von Kleist, 2008

C’est un projet que j’ai fait pour une exposition en hommage à Emile Cohl au musée d’Annecy en 2008. J’ai coulé dans un moule environ cinquante couches successives de ciment et sur chaque couche j’ai gravé une image de la séquence animée. Avant chaque nouvelle coulure de ciment j’ai pris une photo, ce qui a donné un petit film de 2 secondes, en boucle. On y voit un homme qui sort d’une spirale et plonge, puis il réapparaît et s’envole grâce à la spirale. L’oeuvre est donc composée d’un cube de ciment où les images du film ont été ensevelies : les dessins, les éléments concrets ont disparus, mais ils continuent d’exister sous forme virtuelle, comme film qui est projeté à côté du cube en béton… ( cube_10 ) C’est une commande de Maurice Corbet, conservateur au musée-château d’Annecy qui a écrit un beau texte sur mon travail.

Une calligraphie du mouvement 

Depuis quelques années tu réalises des performances que tu appelles « live animations ». Peux-tu nous en définir le principe et nous dire l’importance du regard du public dans le processus même de ton travail.

J’aime beaucoup les films d’animation, j’ai eu très envie de transmettre cette magie à faire bouger des images. Montrer un film terminé, c’est bien mais le spectateur n’est souvent qu’un consommateur. Inviter les gens à assister au processus même de la réalisation d’une séquence animé, cela peut provoquer de l’émerveillement de voir des dessins qui commencent à bouger… Au début, je réalisais un évènement-spectacle, c’était très stressant car on travaille sans filet, dans un laps de temps déterminé. En plus, on est à la merci de problèmes techniques divers, la caméra qui n’a pas bien enregistré, des changements de lumière… Maintenant je préfère faire mes interventions dans un lieu ouvert au public qui peut venir pour regarder puis partir à sa guise tout en suivant l’évolution du dessin. En 2010, j’étais jury au festival du film d’animation de Poznan (Pologne). Pendant deux heures par jour, j’investissais un bureau du musée d’art dans lequel travaillaient les organisateurs du festival. J’ai recouvert tous les vitrages peu à peu en dessinant avec du blanc de Meudon les éléments de mon film « Chaos ». Personne ne comprenait vraiment ce que j’étais en train de faire, les gens n’avaient pas le code d’accès.  A la fin, lorsque j’ai photographié chaque dessin dans le « bon » ordre et projeté l’animation, ce fut la révélation : les spectateurs ont découvert soudainement qu’un film était caché dans ces dessins éparpillés et chaotiques…

Tes projets actuels…

Trop de projets en même temps, et pas le temps pour les faire ! Depuis un certain temps, je n’ai plus fait de la peinture dont les sujets étaient plutôt psychologiques. Je m’intéresse énormément à la politique et j’ai envie de me confronter à la réalité du monde, mais avec un point de vue décalé d’artiste.

Depuis quelques années je suis en train de dessiner une mappemonde de grand format qui tente de visualiser des questions liées à la mondialisation capitaliste ultralibérale. Entreprise démesurée, la mappemonde est en perpétuelle évolution mais j’espère la finir pour cet été ! C’est aussi la base pour un scénario de film sur la même thématique, dont j’ai fini une première mouture bien trop longue ! Je vais essayer de trouver le temps pour  raccourcir ce scénario, ou le transformer en roman graphique…

Solweig travaille sur son projet de mappemonde.

Solweig travaille sur son projet de mappemonde.

Je m’intéresse aussi à l’apparition des traînées persistantes des avions qui blanchissent le ciel, un phénomène inquiétant pourtant très visuel, mais inaperçu par la plupart des gens ! Ils ont trop vissé leur regard sur leurs beaux écrans bleus… J’ai déjà réalisé plusieurs installations avec des films sur ce sujet, et au printemps je vais refaire un film animé en time lapse (en accéléré) sur ce sujet.

Je suis aussi passionnée par le dessin d’anamorphose et j’ai réalisé pendant les journées du patrimoine 2012 une première intervention de « 3D street art »  sous les arcades du RER à Issy-les-Moulineaux. Avec l’aide d’une jeune diplômée de l’ENSAD, Da-Hee Jeong, j’ai dessiné pendant deux jours un dessin anamorphique représentant les carrières d’extraction du blanc de Meudon (le thème de la manifestation étant « le patrimoine caché »). Lorsque le dessin a été terminé, le public était invité à chercher le point de vue qui rend compte de l’illusion optique. C’était très joyeux, les gens étaient très actifs en jouant avec le dessin et en prenant de nombreuses photographies. C’est un projet que j’ai envie de renouveler…

Solweig sur son dessin anamorphique, 2012

Solweig sur son dessin anamorphique, 2012

Maxime Bessieres, photographe

Vue de l'installation "les portes" de Maxime Bessieres, photo de Marielle Bernaudeau, 9/01/13

Vue de l’installation « Les portes » de Maxime Bessieres, photo de Marielle Bernaudeau, 9/01/13

Un bout de terrain en chantier devant un immeuble tout juste sorti de terre, sept portes sont dressées comme des totems portant sur chacune de leur face une grande photographie énigmatique. On y voit des intérieurs vides, des bâches, des portes… Cette installation est l’oeuvre du photographe Maxime Bessieres. Depuis juin 2012, Maxime a emménagé ici. Il vit et travaille au coeur du chantier de rénovation de la Cité Rouge à Gennevilliers.

Les portes et le chantier, photo de Marielle Bernaudeau, 9/01/13

Les portes et le chantier, photo de Marielle Bernaudeau, 9/01/13

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai plusieurs identités (mais je ne suis pas un agent du KGB), je suis franco-guatémaltèque, j’ai 32 ans (on va dire 24)…J’ai fait des études d’anthropologie et de sociologie mais je n’ai jamais travaillé en tant qu’anthropologue. L’anthropologie est par contre une base de réflexion pour mon travail de photographe.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Ma grand-mère ( j’adore Mamie), elle est terriblement élégante ! La base de l’éducation est la famille. Elle m’a appris à être généreux. J’ai passé mon enfance à Guatemala City, je me souviens des troupeaux de chèvres qui se promenaient dans les rues…

Une image qui t’accompagne…

Ce sont quatre photos qui ont fait la couverture du livre «Nunca mas» sur la mémoire historique de la répression et du génocide subis par le peuple guatémaltèque au début des années 80. Le Guatemala a connu 36 ans de guerre civile.

Nunca mas

Nunca mas

C’est le cinéaste Sergio Valdés Pedroni qui m’a offert une affiche avec ces quatre photos. C’est lui aussi qui m’a donné mon premier boulot, à 16 ans je l’aidais à tenir un bar qui n’ouvrait que le lundi, on vendait quelques bières, des pop corn et surtout on projetait des films en 16 mm. Pedroni a réalisé les premiers documentaires sur les «maras», les «gangs», dans les années 90. J’ai toujours trainé avec des gens plus âgés que moi, j’aime l’idée de transmission. Il y a eu un prof chilien à la fac… Il y a le sculpteur Jean-Paul Reti qui m’a ouvert son atelier aux Frigos… Je sème des amitiés dans mon espace de travail.

Peux-tu nous parler des débuts de ta pratique photographique ?

J’en ai toujours fait un petit peu. J’ai fait des photos de voyage comme tout le monde. Pendant mes études d’ethnologie, j’ai eu un projet de 2/3 mois en Afrique. Pour réaliser une enquête en ethnologie tu as plusieurs outils, pendant ce séjour je me suis rendu compte que ce que j’aime vraiment, c’est faire des photos. J’ai fait aussi une école de photos (Speos) pour travailler notamment sur les éclairages, la lumière. Je suis passé peu à peu de l’ethnologie à la photographie. J’ai fait aussi un stage de 3 mois chez Magnum, j’y ai croisé Kudelka ! Pour mon master pro en sociologie du développement j’ai fait un stage de 6 mois à la FAO (Organisation des Etats Unis pour l’alimentation et l’agriculture). Mon mémoire portait sur les médias et l’humanitaire. En fait, j’y suis resté deux ans, j’ai travaillé avec le photographe Rein Skullerud, j’ai travaillé essentiellement au siège à Rome, à la gestion de la photothèque. Je viens de la photo documentaire, j’ai basculé ensuite vers une photo plus abstraite.

As-tu des influences artistiques ?

J’en ai plein ! Mais si je veux faire une expo avec ma copine, je préfère voir des expos d’art contemporain. Je ne me sens pas obligé de tout voir, tout connaître en photo. Duchamp, Marey, Artaud, Newton, Alvarez Bravo, Rio Branco, Godard, Gabriel Basilico… J’adore plein de trucs ! En 2002/2003 je suis allé aux mardis de la cinémathèque avec Jean Rouch, on allait ensuite manifester contre la fermeture du musée de l’homme…

Une petite photo de Marc Garanger est exposée au mur de l’atelier de Maxime. Ils ont exposé ensemble à Saint Geniès d’Olt ( Aveyron) pendant l’été 2009.

Peux-tu nous parler de l’origine du projet «Portes» ?

En 2009, j’ai été contacté par le groupe 3F dans le cadre du projet de rénovation urbaine de la Cité Rouge à Gennevilliers.  Ils m’ont commandé une série de portraits des habitants et des ouvriers du chantier. En parallèle à ces photographies fonctionnelles, j’ai eu envie de réaliser une pratique plus personnelle, d’avoir une réelle marge de liberté. J’ai commencé à récupérer des portes des appartements détruits, je pensais en faire des meubles… En 2012, j’ai emménagé ici, j’ai eu envie de dresser les portes en bas de l’immeuble, directement sur le chantier. Je ne savais pas trop ce que j’allais mettre dessus. J’aime bien qu’il y ait un temps de latence… J’aime bien aussi que les gens se posent des questions, les gens s’arrêtaient, ils ne comprenaient pas trop ce qu’elles faisaient là….J’ai décidé ensuite de coller des photos dessus. J’avais fait, lors du désamiantage des immeubles cet été, une série de photos très graphiques, abstraites. J’ai laissé dormir ces images pour pouvoir faire un choix que j’ai réalisé en décembre. Je me suis aussi appuyé sur une liste de mots …

rouge, éphémère, intense, photo-sculpture, land-art, street-art, récupération, démolition, habitat, rénovation, instant de vie, récit autobiographique, mythe imaginaire, rite de passage, avant/après, créatif, constructions identitaires

C’est important que l’art ne soit pas seulement dans les musées, les galeries, les lieux institutionnels. La symbolique de ce projet perçue par certains habitants dépasse mon projet artistique, les portes peuvent être perçues comme des stèles, une aide pour faire son deuil…Il y a aussi un équilibre fragile avec les ouvriers du chantier, l’installation peut les gêner, les portes bougent, l’installation évolue…

Tu es aussi formateur à «Itinérances photographiques»…

Oui, j’ai aussi enseigné dans des écoles privés, animé des ateliers avec des enfants… Je réponds à des commandes, on me demande de plus en plus des photos d’architecture. Je suis attiré par les chantiers, les lieux en devenir. Je suis en ce moment en train de scanner des photographies sur plaques de verre pour le Musée de l’Ecole de Nancy. Je peux aussi être assistant photographe… Ma pratique professionnelle est très variée ! Ma pratique personnelle aussi ! Je suis attiré aujourd’hui par le volume, par les installations. Je gagne ma vie en faisant ce que j’aime. Je m’amuse !