Corinne Jamet Vierny, responsable du fonds photographique de Pierre Jamet

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© Pierre Jamet, 1937

L’équipe du centre d’exposition du Château du Val Fleury m’a contactée pour préparer des visites-ateliers en lien avec l’exposition du photographe Pierre Jamet qui aura lieu du 12 mars au 30 avril 2019 à Gif-sur-Yvette. Ma première rencontre avec cette oeuvre, que je ne connaissais pas, s’est faite par le très riche site qui lui est consacré. L’intérêt esthétique et historique de ces photographies saute littéralement aux yeux. Un désir fort d’en savoir plus sur ce photographe m’a amené à rencontrer sa fille, Corinne Jamet-Vierny.                                Voici la transcription de cette rencontre passionnante !                                                                                                                                                                                                       Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?                                                                                                                                                                                                    Je suis une personne très linéaire. J’ai fait mes études de génétique à la fac d’Orsay puis j’ai été nommée enseignante-chercheuse dans cette même fac et j’y suis restée jusqu’au moment de prendre ma retraite. Et puis, j’ai hérité du fonds photographique de mon père et là un déclic s’est produit, je me suis entièrement investie dans la diffusion de ce très beau fonds. Ma vie professionnelle, c’est ça !                                                                                                                                                                                                                  Qu’est-ce qui a été le plus formateur dans votre enfance ?

Le plus formateur a été l’amour de mes parents. Que dire d’autre ? Mon père était un artiste avec tous les aléas que cette profession suppose. Il était un chanteur de variété, pas une star. Il ne gagnait pas beaucoup d’argent. C’était très anxiogène pour moi. Je suis sans doute devenue scientifique et fonctionnaire de l’éducation nationale en réaction à cette situation.

Une image qui vous accompagne ?

C’est difficile de choisir… Il y a deux photos de mon père que je trouve très belles et qui pour moi représentent beaucoup.

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© Pierre Jamet, 1953

La première a été prise à Belle-Île à l’été 53, c’est une photo de moi, j’ai 7 ans. Je l’ai nommée « l’envol ». Elle est stupéfiante. Elle est unique, je n’ai trouvé aucun autre négatif de ce moment. Mon père a su saisir la perfection de ce mouvement, « l’instant décisif ».

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© Pierre Jamet, 1934

L’autre représente un couple d’amoureux, Lisa et Fernand Fonssagrives. Ils étaient à cette époque danseurs aux ballets Weidt. La photo a été prise en 1934 à Paris. Avant-guerre, ils ont émigré aux Etats-Unis où ils sont devenus célèbres. Lui comme photographe, elle comme mannequin. Elle est devenue plus tard la femme d’Irving Penn. J’ai sauvé cette photo. Il ne restait qu’un petit positif très abîmé. J’adore cette photo par la puissance évocatrice de l’amour que deux individus peuvent se porter.                                                                                                                                                                                                              Que voulez-vous dire par « j’ai sauvé cette photo » ?

Je suis intervenue sur cette photo. A l’époque de mon père, ma mère et ma demi-soeur repiquaient ses photos à l’encre de chine. J’ai numérisé quant à moi ses négatifs et j’ai retouché certains tirages avec Photoshop. L’objectif est de rendre l’image plus belle, plus propre, de compenser les poussières et les petites éraflures. C’est un travail très fastidieux mais qui permet de se mettre dans l’oeil du photographe, d’établir avec lui une certaine intimité.

Je vais jouer la curieuse mais je suis intriguée par votre double patronyme « Jamet-Vierny » ?

Non, Dina Vierny n’est pas ma mère. Par contre on a eu le même mari, Sacha Vierny. Dina et Sacha se sont mariés en 1939. Ils avaient 19 ans. Moi, je l’ai épousé en 1971, c’était un ami de mon père. Il avait 25 ans de plus que moi.                                                                        Ma mère, Ida Kliatchko, a quitté la Russie à 17 ans. Après un séjour à Berlin elle est arrivée en France. Elle s’est mariée avec un cinéaste communiste dont elle a eu une première fille. Elle a rencontré mon père en 1935, elle participait au Groupe Octobre avec les frères Prévert notamment. Mes parents étaient très amoureux cependant ma mère a suivi son mari cinéaste à Moscou… Leur histoire aurait pu s’arrêter là. Ma mère est revenue en 1938, ils ont vécu ensuite toute leur vie ensemble.

Quel genre de père était Pierre Jamet ?

On était très lié, c’était un père très aimant, j’étais sa fille unique. Il a toujours essayé de me rendre curieuse. Il disait toujours « ma fille, elle est parfaite ». Il disait ça quand je me comportais conformément à ses désirs. Avec le recul, j’ai le sentiment qu’il m’a un peu utilisée, qu’il ne m’a pas laissée complètement prendre mon envol.

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Pierre Jamet et sa fille Corinne devant leur maison de Belle-Île en Mer

 Avez-vous développé une pratique personnelle de la photographie et/ou du chant ?                                                                                                                                                                                                                                                                            Ni l’un ni l’autre. Je fais de la photo comme « Madame tout le monde ». Je n’ai aucune culture de la technique photographique. Certainement par réaction à l’envie de mon père de m’initier, j’ai refusé tout apprentissage avec lui. Par contre, j’ai baigné depuis toute petite dans ses photos, je pense très humblement que ça m’a donné un oeil photographique. C’est sans doute ce qui me permet aujourd’hui de faire ce travail.                                                          Je n’ai pas de voix non plus et je détestais écouter mon père chanter. C’était une épreuve pour moi, j’avais une horrible appréhension qu’il se trompe.Par contre, je fais de la musique. Je joue (très mal) du piano.

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Les quatre barbus, Pierre Jamet est en bas à droite

Pause musicale : Honneur aux barbus ! musique de Rossini, paroles de Pierre Dac et Francis Blanche

 J’aimerais parler « technique » avec vous : ses appareils photos, ses tirages…

Il a débuté avec des appareils bon marché puis en 33-35 il a pu acheter son premier Rolleiflex. C’est avec cet appareil qu’il a fait ses plus belles photos. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais il a revendu son Rolleiflex en 55-56 pour un Leica. La nature des négatifs change totalement. Il a toujours tiré ses photos ; avant-guerre, il avait installé un labo sommaire dans sa cuisine. Il a fait de la photo en professionnel. Il faisait notamment des portraits d’enfants à domicile en ces temps où tout un chacun n’avait pas son appareil photo. Même si ensuite il est devenu chanteur professionnel dans le groupe vocal Les quatre barbus, il a toujours continué la photographie, c’était sa passion. En 43, il s’est installé un laboratoire en dehors de l’appartement familial, près de la gare Montparnasse. Ses photos, c’était son domaine privé. Il lui arrivait aussi de recadrer ses photos. Je me suis permise pour certaines d’entre elles de revenir au format initial.

Je n’ai vu que des photos en noir & blanc, a-t-il aussi photographié en couleur ?

Oui avec son Leica mais je n’ai pas encore vraiment abordé cette partie de son oeuvre. Il faisait essentiellement des photos de voyage à l’occasion de ses nombreuses tournées.     En 2010, j’ai organisé une exposition de photographies couleur dans le cadre du mois de la photo-off à Paris. Elle s’appelait « Changement de décor à Paris 14e -1944-1984 ». Il a été très marqué par la rénovation du quartier Maine Montparnasse et par la destruction de son premier laboratoire.

Affiche

Aviez-vous échangé avec votre père sur son désir de voir ses photos exposées ou publiées ?

Je n’ai jamais évoqué avec lui le devenir de son fonds photographique. Il m’a laissé une lettre avec des instructions post-mortem, aucune consigne concernant ses photographies n’y figurait. Mon père a très peu diffusé son travail, il doutait, il ne se rendait pas compte de la valeur historique et artistique de ses photos. De son vivant, la Fondation Nationale de la Photographie a organisé deux expositions. En 1990, une exposition « Trio pour une expo » réunissant mon père avec deux autres chanteurs photographes, Paul Tourenne des « Frères Jacques » et Fred Mela des « Compagnons de la chanson » a tourné en France. Les trois chanteurs-photographes se retrouvaient au moment des vernissages, ils avaient conçu un petit numéro de chansons. Un livre a été édité à partir de cette sélection, « Temps de pause ». Il est paru juste après la mort de mon père.

Temps-de-pause

Après la mort de mon père, j’ai laissé pendant plusieurs années son stock de photos dans mes combles, je n’y prêtais pas grande attention. Je me demandais surtout s’il était légitime de m’en mêler… Puis j’ai eu des sollicitations de personnes qui voulaient récupérer le fonds. Un déclic a eu lieu pendant l’exposition Willy Ronis à la mairie de Paris en 2006. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose… Au moins deux tiers de ses  photos étaient bien rangées, ses négatifs étaient classés dans des boîtes avec un inventaire manuscrit. Il y avait aussi des boîtes de tirages selon des thèmes précis : les enfants, les femmes, la mer, les dormeurs … Ma première idée a été de faire une exposition et un livre sur Belle-Île. Il m’avait passé le virus de cette île qu’il fréquentait depuis 1929 et où il avait acheté une maison en 1946. Je connaissais bien le sujet. Depuis les années 30, il avait pris beaucoup de photos de ses habitants, c’est un peu l’historien du village où se trouve notre maison ! Ma première exposition a donc été réalisée sur l’île et un petit éditeur breton a sorti un livre, il n’a pas eu une grande diffusion à l’échelon national, 70 % des ventes ont été réalisées à Belle-Île.

Et depuis 10 ans vous mettez beaucoup d’énergie à valoriser l’oeuvre photographique de votre père.

Ça n’est pas facile, le milieu de la photographie est très compétitif, je n’ai pas forcément tous les codes. Je sollicite beaucoup et parfois je fais de belles rencontres. Je continue de me bagarrer pour que le travail de mon père soit reconnu.

Actuellement, une très belle exposition du Centre Pompidou est consacrée à la photographie sociale et documentaire au début des années 30.                  Plusieurs photographies de votre père y sont exposées.

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Vue de l’exposition  « Photographie arme de classe », Centre Pompidou, 7 novembre 2018-4 février 2019

Il y a quelques années, j’ai été contactée par le Centre Pompidou qui préparait l’exposition « Voici Paris : modernités photographiques, 1920-1950 ». J’ai appris à cette occasion qu’un grand collectionneur, Christian Bouqueret, venait de céder son fonds au musée et qu’il y avait une trentaine de photographies de mon père dans sa collection. J’ai désiré rencontrer cet homme, il était très diminué, il venait d’avoir un AVC mais nous avons pu échanger très sympathiquement. Il se souvenait que j’étais présente lorsqu’il était venu choisir des photographies au labo de mon père.

L’exposition « Photographie, arme de classe », souligne l’engagement politique et social des hommes et des femmes qui prenaient ces photos. J’aimerais savoir quelles sont les valeurs que vous avez reçues en héritage de votre père…

Je vais revenir sur l’enfance de mon père, l’ambiance familiale n’était pas sereine. Un échappatoire important pour lui a été son intégration de 8 à 15 ans dans les éclaireurs de France du lycée Henri IV. C’est un mouvement scout laïque. Les valeurs qu’il a recherchées toute sa vie y sont liées ; amitié, fraternité, amour de la nature. Il est devenu végétarien alors que son père était charcutier. Il n’a jamais été encarté dans un parti mais il avait beaucoup d’amis communistes. Ça peut paraître contradictoire mais je le vois comme un individualiste très social ! Ce sont des valeurs de gauche qu’il m’a transmises ; l’honnêteté, l’écoute, la détestation de l’emprise de l’argent, l’attention à l’écologie, le désir d’un progrès social.

Très complémentaire de celle de Beaubourg, une prochaine exposition lui sera entièrement consacrée au château du Val Fleury de Gif-sur-Yvette en mars prochain, elle mettra quant à elle l’accent sur les années 30 avec notamment sa participation au développement des auberges de jeunesse et à son travail de directeur de colonies de vacances à Belle-Ile en Mer … Que représentait cette période de sa vie pour lui  ?

A cette période il a eu une vie formidable, une vie sociale très riche. À partir de 1933, il a été un membre très actif de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) notamment de sa chorale.

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la section sport de l’AEAR, vers 1933 © Pierre Jamet

Il faisait aussi beaucoup de sport. Il a été animateur puis directeur d’une colonie de vacances à Belle-Île dès 1930. Une autre valeur qu’il m’a transmise est l’attention au corps. Il était très discipliné sur ce sujet, il prenait par exemple une douche froide tous les matins.

Votre regard sur l’homme et l’artiste a-t-il changé depuis que vous vous occupez du fonds photographique de votre père ?

Quand je regarde les photos de mon père c’est comme si j’étais en train de regarder à travers son oeil, il avait le désir de « sauver l’instant », je suis souvent émue. Ça, c’est sur l’homme. Sur le photographe, ce travail me permet d’intégrer le regard du public. Quand le public regarde et apprécie les photographies de mon père, c’est un regard objectif qui n’est pas encombré par ma propre subjectivité. Ce regard me conforte dans l’idée que mon père était un bon photographe.

Yan Volsy, musicien, compositeur et concepteur sonore…

Ciné-concert "En sortant de l'école", 26 avril 2017, Grand Logis de Bruz

Ciné-concert « En sortant de l’école », 26 avril 2017, Grand Logis de Bruz

Son nom apparaît au générique de trois courts métrages du programme  » Grand-Petit et petits-grands » créé pour le festival « Image par Image » du Val d’Oise. Il ne m’en fallait pas plus pour avoir envie de rencontrer cet homme-orchestre qui commence à avoir une sacrée réputation dans le monde de l’animation. Rendez-vous fut pris dans son studio perchoir de Montreuil…

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai une petite formule qui me définit bien : « fabricant de musique et de son, spécialisé dans le cinéma d’animation ». J’aime bien le côté artisanal que ça évoque. « Faiseur de ritournelles », j’aime bien aussi.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Yan réfléchit … Je ne sais pas si c’est formateur, mais deux choses ont été importantes dans mon envie de raconter des histoires avec la musique. D’abord un pick-up 45 tours sur lequel je passais en boucle « Le Carnaval des animaux » de Camille Saint-Saëns. La légende familiale dit que je savais mettre des disques avant de savoir parler, et que je passais des heures à écouter de la musique. La seconde est le vieux piano Pleyel impossible à accorder dont mes parents avaient hérité. Personne n’en jouait chez moi, je ne suis pas d’une famille de musiciens. Mais c’est sur ce vieux piano que j’ai commencé à composer, enfant, des petites mélodies. La lecture, les livres, ont aussi  été une immense découverte.

Une image qui t’accompagne ?

Il y en a tellement ! Je choisis une image extraite de « Bandits Bandits » de Terry Gilliams, mon premier choc cinématographique. Celle du géant qui sort de l’eau avec le bateau sur la tête, bateau à bord duquel on vient de passer quelques temps !

Bandits, Bandits de Terry Gilliam, 1981

Bandits, Bandits de Terry Gilliam, 1981

Une musique qui t’accompagne ?

J’ai déjà parlé du « Carnaval des animaux », notamment le mouvement AquariumUn autre coup de coeur d’enfant est Titi et Gros minet aux sports d’hiver, j’assume totalement, c’est un vrai cartoon sonore !

Titi et Sylvestre à la neige, 1974

Titi et Sylvestre à la neige, 1974

Plus sérieusement, une musique découverte dans mon enfance que j’écoute toujours : le Köln Concert de Keith Jarret. J’ai découvert  le « Köln Concert » grâce à mon papa. Pour son travail, il est allé à Singapour. Il m’a rapporté tout un lot de cassettes pirates ! Essentiellement du piano, il y avait notamment Richard Claydermann qui était très à la mode dans les années 70 mais aussi le « Köln Concert ». Je prenais à cette époque des cours de piano, ça se passait très mal avec ma prof. Keith Jarret n’a pas arrangé nos relations. Je lui ai apporté un morceau de lui que je voulais apprendre à jouer, elle a refusé en disant qu’il jouait trop fort de la main gauche !

Comment la musique a-t-elle débarqué dans ta vie ?

Comme une évidence. Ce n’est pas lié à un contexte familial, c’est un besoin totalement personnel. Je n’ai par contre jamais pu rentrer dans le système traditionnel d’apprentissage de la musique.

Auditeur, joueur… deux faces d’une même passion ?

J’écoute et je joue de la musique en permanence. Un de mes morceaux s’appelle La Jalousie du MusicienIci c’est la jalousie de la musique de Yann Tiersenn. C’est totalement ça, une jalousie positive qui donne envie et qui te rend humble. Je ne suis pas un virtuose. Je n’ai pas d’ailleurs particulièrement d’habileté manuelle. La virtuosité est un don doublé d’une immense capacité de travail, mais moi je n’ai jamais eu envie de passer des heures sur un instrument pour devenir un interprète génial. Je ne suis pas à la recherche de cette perfection. Par contre je suis sensible à la virtuosité des autres musiciens, celle de Keith Jarret ou d’un griot africain peu importe, cette virtuosité peut m’emporter très loin, c’est hypnotique. Je crois aussi que de ne pas être virtuose me permet d’être un auditeur qui n’est pas blasé.

A quel moment as-tu décidé de faire un métier lié à la musique ?

Pendant mes études supérieures. J’ai suivi un cursus de réalisation audiovisuelle à l’université Stendhal de Grenoble. Pendant ces études, un de mes profs, André Targe, m’a fait comprendre que j’étais plus du côté de l’oreille que de l’oeil. Dans le cadre des films qu’on réalisait avec les étudiants, je m’occupais souvent du son.

Et ta rencontre avec le cinéma d’animation ?

Très brutale ! (rire) Je peux la dater très précisément : mars 2006, ma première collaboration avec l’école de La PoudrièreDepuis déjà une dizaine d’année je créais des bandes sons pour le jeu vidéo et le théâtre. Et puis j’ai eu l’occasion de travailler sur le film de fin d’étude de Julien Bisaro, « L’oeil du cyclone ». Et là, boum, l’évidence : « c’est ça que je veux faire. » Le cinéma d’animation d’auteur m’attirait déjà par les liens qu’il entretient avec le burlesque, les arts du cirque, Tati… Par ailleurs j’ai senti que de travailler dans le cinéma d’animation me permettrait de continuer à faire du son et de la musique. J’aime gérer des créations complètes, m’occuper à la fois du bruitage, des voix et de la musique. C’était de plus en plus dur, j’évoluais dans un milieu de plus en plus pro, où les différents métiers liés aux sons étaient très cloisonnés. Ça ne me convenait pas, je n’avais pas envie de faire des choix ! Avec l’animation, j’ai senti que je pouvais continuer à défendre mon statut « multi-casquettes ».

Ton nom apparaît dans trois courts métrages du programme « Grand-Petit et petits-grands »  …. Es-tu en passe de devenir le musicien incontournable du cinéma d’animation français ?

Rire – Ça ne me déplairait pas d’être le spécialiste français des « petits personnages ». J’ai d’ailleurs aussi travaillé avec Anna Chubinidze sur son court « Le petit bonhomme de poche ».

Le petit bonhomme de poche d’ Anna Chubinidze, 2017

Le petit bonhomme de poche d’ Anna Chubinidze, 2017

Plus sérieusement c’est un concours de circonstance, c’est le jeu de la programmation. Ce qu’il faut savoir c’est que faire le son d’un film, ça va vite, beaucoup plus vite que l’image. Pour un film de 3 ou 4 minutes, mon intervention va durer 3 ou 4 jours, alors que l’image a pris au moins trois ou quatre mois ! Pour en vivre, je suis donc obligé d’en faire beaucoup ! Mais ça me plaît, j’adore passer d’un projet à l’autre rapidement, et mon réseau professionnel s’est concentré sur ce type là de film. Mais je suis très loin d’être le monsieur musique de l’animation française !

Comment s’organise ta collaboration avec un réalisateur ?

J’interviens le plus tôt possible. Souvent on m’appelle au moment du scénario. Il est très rare que j’intervienne sur un film quasiment terminé. C’est d’ailleurs souvent mauvais signe ! Donc le plus souvent je rentre très tôt dans le projet. Au début c’est un travail informel : se voir autour d’un café, parler au téléphone, lire des choses… Je peux suivre les progrès du story board, de l’animatique, du tournage, et pour un film d’animation, c’est très long… Alors, quand arrive mon tour de faire des choses, ça vient très vite, parce que je suis déjà nourri de l’intimité qui s’est créée avec l’histoire et le réalisateur pendant tout ce temps de fabrication de l’image. Puis c’est un aller-retour de propositions entre le réalisateur et moi. Je propose des ambiances, un ou plusieurs thèmes. Il peut y avoir des tensions, parfois je dois faire comprendre au réalisateur qu’il fait fausse route. Dans 90% des cas, ça se passe bien ! Quelqu’un capable de passer deux, trois ans de sa vie à faire un court métrage de 10 minutes est forcément quelqu’un de passionné. Mais il a aussi développé un rapport d’hyper-contrôle sur son film : rien ne lui échappe, image par image ! Ou presque : la voix des personnages, les bruitages, la musique, font partie des choses sur lesquelles il ou elle est obligé de lâcher prise, parce qu’il maîtrise moins bien que l’image. Il faut donc savoir rassurer, mettre en confiance, pour faire accepter ce lâcher-prise. Mais ils ont aussi souvent des idées très fortes. Je continue d’apprendre au contact des réalisateurs, y compris des plus jeunes.

Est-ce qu’il est différent de travailler pour un film d’étudiant et un film pro ?

Non, il n’y a que les moyens qui changent. L’exigence est devenue très élevée pour les films d’étudiants, à cause de leur importance pour l’entrée dans le monde professionnel, et de l’effet « sélection en festival ». Presque trop à mon goût : c’est, parfois, au détriment de la créativité.

J’aimerais parler des trois films du programme « Grands-Petits » qui sont chacun lié à une économie particulière : un film d’étudiant, un premier film professionnel et une série TV…

Commençons par « Le vélo de l’éléphant », premier film professionnel d’Olesya Shchukina.

Je connaissais déjà bien Olesya, j’avais travaillé sur ses deux films de La Poudrière : Les Talons rouges et Mal de TerreJ’étais déjà totalement amoureux du travail et de l’univers de cette jeune femme, et j’avais déjà une petite idée de ce qu’elle attendait de notre collaboration. Ça n’a pas empêché que lorsque je lui ai envoyé une première proposition, ce n’était pas ça, elle souhaitait quelque chose de plus rythmé. Bon, le deuxième essai a été le bon ! J’ai travaillé avec plusieurs réalisateurs d’origine russe, ils ont une vraie culture de l’animation. Ils utilisent le son de manière percussive, très musicale, rythmique, avec des silences. Quand on travaille pour eux, retenir ses notes et ses envies de notes est essentiel. Quand il y a de la musique, elle est très présente, ce n’est pas un « tapis ». En fait je crois qu’ils ont un sens inné du burlesque. Or le burlesque cinématographique est né silencieux, je parle de Chaplin, Keaton… La musique et le son doivent-ils se faire remarquer dans un film ? Cette question soulève un vrai débat esthétique. Moi, j’aime quand ils se remarquent, mais quelquefois ça n’est pas justifié.

Et « Deux amis », film de fin d’étude de Natalia Chernysheva…

Je ne la connaissais pas quand on a travaillé ensemble. Mais bien qu’elle soit russe elle aussi, on a eu des problèmes de communication ! Au début je ne devais faire que le mixage, mais j’ai finalement dû refaire pas mal de bruitages, et adapter un de mes morceaux de musique pour la seule plage musicale du film. Franchement, je n’étais pas convaincu, et le temps nous a manqué ! Au final, on a un résultat très chouette, mais la création s’est faite un peu dans la douleur.

Et « L’homme le plus petit du monde », série TV de Juan Pablo Zaramella…

J’avais rencontré Juan Pablo à Buenos Aires (il est Argentin), on avait passé une bonne soirée ensemble. On s’est croisé plus tard au festival d’Annecy. Peu après, il m’appelle pour me proposer de faire la musique de sa série coproduite en France. Sa demande était très précise, il voulait le même morceau sur tous les épisodes, et m’a donné en référence un morceau d’orgue de Nino Rota, un morceau un peu kitch, mais bon, Nino Rota quand même ! Le temps passe, et rien ne me vient… La trouille de devoir faire mieux ! La veille du rendez-vous, j’écris deux ritournelles avec un son d’orgue rétro tout pourri. Je joue la première à Juan Pablo, il dit « nice, nice », genre « mouais…», avec son accent argentin.  Je passe à la deuxième, j’entends « That’s it !! Do not change anything !». Et voilà, j’ai fait quelques petites déclinaisons contextuelles de la musique pour certains épisodes. Puis j’ai prêté ma voix au Petit Homme, en en changeant la hauteur, j’ai fait aussi tous les bruitages. Il n’y a que le mixage qui a été fait par quelqu’un d’autre.

Le "Petit Homme" chef d'orchestre...

Le « Petit Homme » chef d’orchestre…

Entre la musique acoustique et la musique électronique ton coeur balance ?

Yan me montre un échantillon des instruments qui se trouvent dans son studio : piano, guitares, banjo, domra, ukulélé, bouzouki, multiples percussions, jouets d’enfants …

Je mélange toujours les deux. Je suis un enfant de l’audio-numérique, j’ai commencé ce métier avec l’ordinateur. Je ne suis pas un musicien « électro », ma musique ne sonne pas « électro », mais j’utilise les mêmes outils. J’ai besoin de sonorités acoustiques, c’est la matière que je retravaille avec l’ordinateur. Pour cela, j’enregistre souvent chaque instrument séparément, ce qui me permet ensuite de modifier, découper, recaler… Dans notre jargon je fais du « re-re » (re-recording). Par exemple, pour « Le vélo de l’éléphant », j’ai joué le piano et les sons synthétiques sur ordinateur,  puis je suis allé en studio pour enregistrer séparément un batteur, un trompettiste et une violoncelliste. C’est donc « acoustique », mais ce n’est pas « live », au sens où personne n’a joué en même temps, où il n’y a pas d’orchestre. Je travaille le plus souvent ainsi.

Lors du dernier festival de l’AFCA, tu as présenté avec trois musiciens complices un ciné-concert lié aux trois premières saisons d’« En sortant de l’école » … Peux-tu nous dire comment ce projet a vu le jour ?

Plusieurs éléments ont été déclencheurs, tout d’abord mon envie de refaire du live. A 47 ans je suis à nouveau à l’école, je prends des cours de piano, de percussion et de chant dans une école de jazz. Ça m’a redonné l’envie de jouer sur scène. Mais surtout j’ai eu un jour un appel de Mohamed Beyoud, le directeur artistique du FICAM de Meknès. Il se demandait si j’avais un ciné-concert à lui recommander pour son festival. Avant de raccrocher, il m’a dit que si un jour je faisais un ciné-concert, il serait intéressé…J’avais travaillé avec trois autres compositeurs à deux saisons d’« En sortant de l’école », pour lesquelles nous avions fait une résidence commune pour l’enregistrement des musiques. A nous quatre, nous formions un vrai petit orchestre. Il y avait une très bonne entente entre nous.  Alors je leur ai proposé de nous lancer dans ce projet de ciné-concert. Finalement, la première ne s’est pas faite à Meknès au Maroc, mais à Bruz en France avec l’AFCA.

Pour terminer, rêves-tu de t’évader des travaux de commande ?

Il n’y a pas de création sans contrainte et c’est pour moi un immense confort et une immense joie de travailler avec les contraintes de l’image. Donc a priori je n’éprouve pas ce besoin.                                                                                                                       Mais il y a des occasions : avec le compositeur Pablo Pico nous travaillons sur la série « La Cabane à Histoires » de Célia Rivière qui nous donne beaucoup d’autonomie.     

« La Cabane à Histoires » de Célia Rivière, 2016

« La Cabane à Histoires » de Célia Rivière, 2016

Nous partons des albums jeunesse pour faire une proposition musicale à Célia. La musique n’est pas liée au timing de la future image. La réalisatrice s’appuie sur elle pour  monter les épisodes. C’est  finalement assez proche de la démarche qu’avait développée Disney : la musique était créée en premier, les images animées dessusJ’ai aussi eu l’occasion d’écrire un album instrumental ,« Miniatures », qui propose aussi des musiques préexistantes aux images, et qui sert pour des productions audiovisuelles. Et puis j’ai déjà eu l’occasion de composer pour la chanson, dans le droit fil de mes petites ritournelles, et j’espère bien avoir l’occasion de creuser un peu plus de ce côté là !

Yulia Aronova, artiste et réalisatrice

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Photogramme du court métrage du festival « Image par image » 2017

Chaque année, le festival Image par Image invite un réalisateur à concevoir sa bande annonce et son affiche. C’est l’artiste russe, Yulia Aronova, qui a relevé ce défi pour l’édition 2017. Nous sommes véritablement saisis par la richesse de sa proposition. En moins d’une minute, une ferme-cinéma se crée sous nos yeux. C’est drôle et émouvant à la fois. Ce petit bijou animé qui ouvrira toutes les séances du festival célèbre le cinéma et l’intelligence des spectateurs.                                                                                                        Spectateurs qui pourront aussi découvrir dans le programme spécial du festival « Grand-Petit et petits-grands » son dernier court-métrage produit lors d’une résidence au studio Folimage, « One, two, tree… ». Ça pulse aussi !

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je me définis plus comme une artiste que comme une réalisatrice. Même si j’adore raconter des histoires je n’ai pas l’assurance absolue d’être une bonne réalisatrice. Par contre je dessine depuis toujours et le style graphique est très important pour moi. C’est comme une signature. Je me sens à l’aise avec le « comment faire » alors que le « quoi dire » me pose toujours problème…

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour vous dans votre enfance ?

J’ai grandi dans une famille de médecins. Dès trois ans j’ai commencé à dessiner. J’étais souvent seule avec mes dessins. Je me créais un monde imaginaire. Mon père aurait voulu que je devienne dentiste mais il ne m’a pas empêchée de choisir une formation artistique. C’est après l’enfance, dans mon école d’art, que j’ai rencontré des professeurs qui ont été importants pour moi.

Une image qui vous accompagne…

Je change tous les jours… Aujourd’hui c’est le tableau qui est derrière vous, je suis fascinée par cette forme rouge. Hier c’était un portrait… Une photo de famille prise par mon père lorsque j’avais six ans est importante pour moi. Mon père m’a photographié avec ma soeur ainée et ma mère au bord de la mer. Chacune de nous trois a pris une pose différente qui représente son caractère. (Faute de voir la photo, Yulia me mime les trois poses, c’est très drôle ! Yulia a aussi des talents d’actrice !) Presque trente ans après nous avons refait cette photo en Inde en répétant les gestes de la photographie initiale.

Pouvez-vous nous parler de votre formation artistique ?

A l’adolescence j’ai intégré l’Institut National de la Cinématographie à Moscou (VGIK). J’ai choisi la section « cinéma de fiction » parce que c’était prestigieux. (Eclats de rire) Lorsque je me suis retrouvée seule sur un grand plateau avec des techniciens à diriger, j’ai vite compris que ça n’était pas pour moi. (Yulia mime alors un « technicien russe ». Hilarant ! J’aurais dû avoir une caméra avec moi !). J’ai échangé ma place avec un étudiant qui était dans la section « cinéma d’animation ». J’ai trouvé alors un monde dont l’échelle me correspondait mieux.

Connaissiez-vous alors le monde de l’animation ?

Non pas du tout. Ma seule référence était Wallace et Gromit. Je suis tombée amoureuse du cinéma d’animation en le faisant. A l’école on dessinait beaucoup, presque toute la journée ! J’ai fait mon premier film clandestinement dans un petit souterrain sous l’école avec un copain comme opérateur. Il racontait l’histoire d’un éléphant et d’un chien. Mes acteurs étaient des marionnettes. On l’a tourné avec une caméra argentique. On n’avait pas de retour sur l’animation avant de développer la pellicule. Le mouvement est très saccadé mais je garde précieusement ce film car grâce à lui, j’ai compris ce que je voulais faire… Faire de l’animation est pour moi une forme de méditation, un espace mental où je suis bien. Cependant je fais toujours mes films dans l’intention de les montrer…

Eskimo est-il votre film de fin d’études ?

eskimo

Eskimo de Yulia Aronova, 2004

Non, il n’y a pas de film de fin d’études à VGIK. En dernière année on doit présenter de grandes esquisses qui définissent un travail de préproduction, qui déterminent le style graphique, le design du film à venir. J’ai proposé des dessins à partir d’un texte de Marina Tsvetaeva sur sa relation à sa mère et à la musique (Yulia reprendra plus tard ce travail préparatoire pour réaliser son très beau court métrage Mother and Music). Pour la petite histoire, chaque étudiant à un parrain qui est souvent un professionnel reconnu, j’ai eu la chance d’avoir Youri Norstein. Ce dernier était très critique par rapport à l’enseignement donné à l’école. Face à mes grands dessins il disait toujours de dessiner plus petit, que c’était plus poétique… A la sortie de l’école, j’ai eu la moins bonne note de tous les étudiants en animation, je n’étais pas conforme à leurs attentes.

Comment avez-vous alors réalisé Eskimo ?

J’étais attirée par l’animation en volume. Tout en étant étudiante, j’ai rencontré des spécialistes de la marionnette dans des petits studios à Moscou. Ils m’ont beaucoup appris. Un étudiant canadien, Pierre Boulanger, suivait à VGIK des études de réalisation de films de fiction. C’est lui qui m’a donné l’idée du pingouin et du cirque. Après l’école, j’ai demandé à ma grand-mère de me prêter une pièce de son appartement, je l’ai transformée en un très beau studio. Pendant quatre mois avec un opérateur japonais, Makoto Sembon, qui était aussi étudiant à VGIK, nous avons réalisé le film. C’est un très bon souvenir.

Dès ce premier film vous avez collaboré avec le musicien Lev Slepner ?

C’est mon copain qui était spécialiste du son qui me l’a fait rencontrer. Je considère Lev comme mon co-auteur. J’adore son travail, nous nous comprenons…

Lev Slepner en concert

Lev Slepner en concert

Comment travaillez-vous ensemble ?

Lorsque l’animatique de mon film est prêt, je mets des morceaux de musique provisoires dessus. Ce sont des références. Ça donne l’ambiance, le rythme que je désire… Ensuite je donne cette maquette à Lev. Il me propose toujours une composition magnifique, il a un sacré talent. Nous discutons énormément. Il fait beaucoup de propositions. Le plus dur c’est de couper, de choisir dans sa musique. En plus d’être compositeur Lev est un musicien de jazz, il aime faire des concerts avec son groupe.
Presque tous vos films sont « sans parole », pourquoi ce choix ?
L’animation est déjà une langue en soi. C’est la langue des gestes, du rythme, du graphisme… Si je peux montrer quelque chose sans mot, je préfère. C’est l’école de Chaplin !
Eskimo a remporté plusieurs prix dans les festivals. Cette reconnaissance a-t-elle facilité votre intégration dans le monde du travail ?
Ça n’a pas été immédiat, il a fallu du temps pour que le film existe et soit connu. Mais Eskimo est une bonne expérience. Lorsque j’ai fait le tour des studios, c’était ma carte de visite. Je pouvais dire « je sais faire ça » ! Ce qui a compté pour moi c’est mon premier festival à Souzdal en Russie, j’ai reçu le prix Alexander Tatarsky et le prix du nouveau talent pour Eskimo en 2004.
Après Eskimo vous réalisez donc Beetle, boat, apricot dans les studios Animos puis Mother and Music. Ces deux films semblent deux parties d’une même oeuvre. Deux poèmes visuels assez nostalgiques où l’on voyage entre rêve et réalité…
Quand j’ai fait ces deux films j’étais très jeune, je voulais être prise au sérieux. Et pour ça je pensais qu’il fallait faire des choses très dramatiques, très poétiques, très artistiques ! (grands éclats de rire). Il m’était impossible alors de faire des choses simples, drôles, légères.
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Beetle, boat, apricot de Yulia Aronova, 2005

Ces deux films se ressemblent aussi beaucoup au niveau de la technique utilisée. Elle rappelle l’ambiance des films de Youri Norstein. 

Je n’y ai pas pensé quand je les ai faits. J’ai effectivement utilisé une technique traditionnelle. Ce sont deux films tournés en pellicule sur un vrai banc titre avec des glaces. J’ai utilisé comme Youri Norstein la technique du papier découpé avec une texture d’aquarelle. Je suis à l’origine d’une rumeur amusante. Un journaliste me faisait remarquer, comme vous, la proximité de mon travail avec celui de Norstein. Pour rire je lui ai dit qu’il était mon oncle et qu’il était normal de préserver notre tradition familiale. Il m’a cru et la rumeur s’est répandue… Plus tard j’ai revu Youri Norstein lors d’un festival, il a beaucoup ri et m’a dit qu’il était très heureux d’avoir une nièce comme moi. C’est donc officiel, je suis la nièce de Youri Norstein !
Mother and music

Mother and Music de Yulia Aronova, 2006

A part votre parrain et oncle, avez-vous d’autres influences artistiques ?
C’est banal de dire Hayao Miyazaki mais son travail est génial ! J’adore aussi Swankmajer et les Frères Quay. En même temps, j’aime les séries comme les Simpson. Et bien sûr  Igor Kovalev. Lorsqu’il m’a donné un prix au festival Krok pour Мy mum is an Airplane, c’était magnifique !
Burd in the window d'Igor Kovalev, 1996

Bird in the window d’Igor Kovalev, 1996

Le film suivant, Camilla, est une véritable rupture par rapport à vos courts métrages précédents tant dans la forme que dans le fond. C’est un ovni cinématographique où vous mélangez diverses techniques d’animation avec de la prise de vue continue. Racontez-nous sa genèse.

Je n’aime pas ce film. Il est beaucoup trop long, pas assez rythmé. J’aimerais pouvoir refaire entièrement le montage. J’avais juste au début un personnage qui était un mix de 2D et de 3D. Sa tête, ses mains et ses bottes étaient en volume et ses bras et jambes étaient dessinés. Le scénario initial racontait l’histoire d’un oncle Fred qui allait pêcher. Ça ne marchait pas. Un jour j’avais la marionnette sur ma table et j’ai posé à côté d’elle un journal dans lequel il y avait une photo d’actrice. Le rapprochement entre la marionnette et la photo a fait tilt, j’avais mon histoire. Une histoire d’amour ! Pour faire ce film il y avait une grosse équipe, je ne pouvais pas improviser ni modifier les choses. On est vraiment libre que dans un film d’auteur et il faut que le film soit court !

Camille

Camilla de Yulia Aronova, 2008

Au début de la matinée vous m’avez dit que vous aviez du mal avec le « quoi dire » et pourtant vous devenez scénariste.

Oui, j’ai suivi des petits cours de scénariste pendant cinq mois après l’école VGIK. Mais là encore c’est en pratiquant que j’ai appris. Le studio Pchela a un projet intéressant, il réalise un almanach, une sorte de recueil de courts métrages fait par de jeunes réalisateurs. Chaque année ils ont besoin de huit à dix sujets. J’écris dans un carnet les idées qui me viennent, j’ai puisé dans ce fond. J’ai fait entre autre le scénario du court métrage On the wing de Vera Myakisheva. C’est dans ce studio que j’ai réalisé mon film Мy mum is an Airplane. C’était totalement nouveau pour moi de travailler pour les enfants. Мy mum is an Airplane est donc un film de commande. J’avais un petit budget et un délai très court. J’ai eu du mal à trouver l’histoire, j’avais écrit un petit poème de trois phrases avec des rimes. J’ai demandé à Sasha Nochin de m’aider à le continuer. Il a écrit un très grand texte, style rap, dans lequel j’ai choisi des extraits. Le tournage a été très rapide, le film est en 2D, il est fait sur ordinateur. Chaque histoire appelle sa technique. J’aime ne pas être enfermée dans un style, dans une technique.

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Мy mum is an Airplane de Yulia Aronova, 2013

J’aimerais publier un album jeunesse à partir de cette histoire. Ce n’est pas facile de trouver un éditeur russe. La maquette du livre est presque terminée, j’ai 26 dessins avec des petits poèmes. Je vais aller à la foire du livre de jeunesse de Bologne en avril prochain.

Votre dernier court métrage One, two, tree … a été réalisé lors d’une résidence à Folimage. Racontez-moi ça !

J’ai rencontré Zoia Trofimova à Annecy. Elle m’a expliqué le principe de la résidence à Folimage. Je devais concevoir un projet amusant pour les enfants d’une durée de 5 minutes maximum. J’ai associé deux mots, les mots « arbre et bottes » et mon imagination s’est emballée. Le dossier était très complet, je devais produire un scénario, un synopsis et un storyboard. Au dernier moment avant de l’envoyer j’ai ajouté dans le paquet des feuilles d’arbres que je venais de cueillir. Je ne sais pas si c’est ça qui m’a porté chance mais j’ai été choisie et là c’était le grand bonheur, comme dans un rêve ! Je suis arrivée à Valence au printemps, les arbres étaient en fleurs. On retrouve les cerisiers roses dans la séquence chez le coiffeur !

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One, two, tree de Yulia Aronova, 2015

J’avais neuf mois pour produire mon film, je travaillais du matin au soir. J’étais très motivée et très concentrée. J’ai changé très peu de choses dans l’histoire.

Ce court métrage est déjà sorti en France avec trois autres films choisis par Folimage sous le titre Neige et les arbres magiques. Il participe cette année à un autre programme conçu spécifiquement pour le festival Image par image, Grand-Petit et petits-grands. Que vous inspirent ces rapprochements avec le travail d’autres réalisateurs ?

Une fois que mes films sont terminés je ne les regarde pas. J’ai vu à Annecy le programme Neige et les arbres magiques lors d’une séance publique. C’était amusant de voir les réactions des enfants, ils semblaient heureux, ils répétaient les rythmes avec leurs mains, ils criaient. C’était très joyeux. Je n’ai pas encore vu Grand-Petit et petits-grands mais c’est pour très bientôt !

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Affiche réalisée par Nicolas Vong, stagiaire d’écrans VO

Vous avez aussi réalisé l’affiche et la bande-annonce pour le festival Image par image de cette année.

Yves Bouveret m’a fait cette proposition il y a plus d’un an. J’ai vraiment eu le temps d’imaginer, d’écrire et d’essayer des choses. J’étais très libre pour le thème. Yves m’avait juste demandé un court de 20 à 30 secondes. Je l’ai appelé régulièrement pour ajouter du temps, 35 secondes puis 40, puis presqu’une minute ! Je suis partie de deux personnages, une vieille dame et un robot. Au début j’avais plutôt une histoire dramatique, le robot aidait la vieille dame à se sentir vivante dans ses derniers jours.                   Eugène Boitsov s’est joint à moi et on a fait ensemble un brainstorming. On a écrit très vite l’histoire finale. On a animé chacun de notre côté, on se retrouvait sur Skype pour échanger.

Cette rencontre a pu se faire grâce à la présence de Yulia sur le festival « Image par image ». Elle y présente son court métrage « One, two, tree… » au public du programme « Grand-Petit et petits-grands ». Elle anime aussi toute la semaine un atelier avec un groupe d’enfants à Enghien !

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Atelier animé par Yulia Aronova, Enghien, février 2017

Constanza Aguirre, artiste peintre

Vue de l'atelier de Constanza Aguirre à Saint Denis

Vue de l’atelier de Constanza Aguirre à Saint Denis, cahiers noirs et toile de la série « Les voix du fleuve » toile en cours de réalisation… décembre 2015

La création artistique et la réalité du monde sont liées inexorablement. Constanza Aguirre n’a pas attendu les derniers évènements qui secouent notre société pour produire un art engagé. Rencontrée lors de la Biennale de Villeneuve la Garenne en 2010, j’avais été marquée par ses grandes silhouettes noires qui magnifient les gestes du travail. Son exposition « Errance dans le pays de l’oubli » était en cours de réalisation. Quelques années plus tard, j’ai eu envie de mieux connaître son parcours et de découvrir ce qui l’anime aujourd’hui.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Colombienne vivant en France depuis presque 30 ans, mon histoire, dont mon parcours artistique est partiellement le reflet, s’inscrit dans cette double matrice géographique avec les particularités propres à mon pays et les liens qu’il entretient avec la violence et l’oubli. De part cette histoire, la violence et l’oubli sont des sujets qui m’accompagnent tout au long de ma production picturale.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

J’ai grandi dans un quartier de Bogota conçu et réalisé sur les principes des citées radieuses créées par Le Corbusier : le Centro Nariño. Ce quartier, véritable village à la verticale avec ses rues intérieures, ses services (écoles, commerces, cinémas…), avait la qualité de permettre aux enfants de se retrouver sur de grands espaces verts, boisés … où l’on apprenait la liberté de se déplacer, de se balader partout, d’aller au cinéma, de grimper aux arbres….

Le Centro Nariño d'Antonio Narino

Le Centro Nariño d’Antonio Narino

En habitant jeune ce quartier, j’ai l’impression d’avoir grandi sans contrainte et d’avoir découvert en groupe des réalités nouvelles … Cette enfance m’a certainement donné le goût pour une certaine forme de liberté et la volonté d’assumer ses responsabilités, dans la vie, dans le travail, dans la façon de produire des œuvres.

Une image qui t’accompagne…

Je dirai plutôt des images liées à mes recherches plastiques, artistiques. Ce sont des images qui sont censées soulever autant de questions que de réponses formelles. Ce ne sont jamais des images seules, isolées, abstraites d’un contexte, mais plutôt des images qui établissent, par le regard que je porte sur elles, un rapport avec ma recherche artistique. Mais elles peuvent aussi être persistantes, revenir de façon récurrente dans mes travaux, parfois après plusieurs années d’effacement … des images qui changent, qui se modifient avec le sujet traité …

Maison en ruines, Tlaxcala, 1955, de Juan Rulfo

Maison en ruines, Tlaxcala de Juan Rulfo, 1955

Bogotá, archive photographique de Sady González, avril 1948 

Bogotá, archive photographique de Sady González, avril 1948

“Que viva Mexico” de  Sergueï Eisenstein,  1931

“Que viva Mexico” de  Sergueï Eisenstein, 1931

Quand as-tu décidé que tu allais te consacrer à une carrière artistique ?

Très jeune, le dessin a été pour moi, un moyen d’expression privilégié. C’est pourquoi, dès mes 13 ans, j’ai voulu travailler ma technique. A l’époque, à Bogota, il n’y avait pas beaucoup de moyens, entre autres de communications,  pour découvrir le monde artistique. Il y avait très peu de galeries d’art, les musées n’étaient pas très riches en collections d’art contemporain, les revues étaient peu nombreuses et difficilement accessibles aux jeunes générations. Il n’y avait pas internet … Mais, à ce moment, certains peintres colombiens, ouvraient leurs ateliers et enseignaient à de petits groupes de jeunes gens attirés par les pratiques artistiques. Ainsi,  j’ai pu intégrer l’atelier du peintre David Manzur, qui tout en nous apprenant les techniques de dessin (c’est un grand dessinateur), nous faisait connaître l’actualité artistique (expositions nationales, internationales, critiques …) et découvrir les œuvres, la vie des maîtres anciens, des contemporains … souvent en projetant des films chez lui. Cela a été pour moi, une formation importante, tant sur le plan technique que culturel, et je crois que cela m’a aidé à faire les choix professionnels et de vie que j’ai faits ensuite.

Carnaval de David Manzur

Carnaval de David Manzur

Quelle formation spécifique as-tu suivie ?

Justement, ma formation initiale en Colombie et la découverte des courants artistiques contemporains, m’ont donné l’envie de poursuivre ma formation à l’étranger. J’hésitais entre l’Europe, où l’Italie et la France m’attiraient particulièrement, et l’Amérique du Nord. J’avais donc postulé dans différentes écoles des Beaux-Arts dans des pays qui m’intéressaient. L’Ecole du Musée De Beaux-Arts De Boston (School Of The Museum Of Fine Arts) m’ayant rapidement répondu favorablement je suis partie pour les Etats Unis où j’ai donc vécu 4 ans. J’y ai rencontré, à l’ occasion des ateliers de l’école, des artistes comme  Franck Stella, Davis Hockney, Marina Abramonic et Ullay …

As-tu des influences artistiques ?

Bien sûr. Elles sont diverses et elles dépendent aussi des périodes de création. Je peux citer le rôle de l’expressionnisme allemand auquel j’étais très attachée au début de ma trajectoire artistique, comme un certain nombre d’artistes sud-américains d’ailleurs. J’ai beaucoup étudié et je regarde encore souvent des artistes comme Emil Nolde, Otto Dix, Max Beckmann, Munch… pour leur façon d’exprimer, au travers d’une vision critique, la réalité du monde. J’aime leur univers artistique, sombre, la façon d’aborder et de traiter la couleur, l’usage plastique des noirs, les représentations de la figure…

La nuit de Max Beckmann, 1918-19

La nuit de Max Beckmann, 1918-19

Je peux aussi évoquer le mouvement américain de l’expressionnisme abstrait avec Willem de Kooning, Robert Motherwell … Mon travail sur grand format, la gestuelle picturale, ma façon d’utiliser la peinture ont certainement été influencés par les œuvres de ces artistes.

Elégie à la République espagnole de Robert Motherwell, 1976

Elégie à la République espagnole de Robert Motherwell, 1976

Et puis il y a aussi, Goya, son trait extraordinaire y compris dans son économie, l’usage de la tâche, ses noirs, ses bruns, sa façon d’aller à l’essentiel, sa liberté d’esprit, son engagement, la puissance de son discours … La création d’un univers fantastique et monstrueux qui transcendent le temps et qui ouvrent le monde de la peinture à la modernité. Je pourrai citer beaucoup d’autres artistes, des peintres, des écrivains … des courants artistiques qui m’ont et m’influencent aujourd’hui. Mais je crois qu’il est important de souligner que ces influences sont souvent « recherchées », c’est-à-dire qu’elles aident à préciser, renforcer les recherches formelles, les thèmes picturaux qui me sont chers, et que j’essaye sans cesse d’énoncer dans ma peinture.

Dès ton arrivée en France, tu as participé à des collectifs d’artistes comme L’usine éphémère dans le 19 ième arrondissement. Peux-tu nous parler de tes débuts d’artiste parisienne …

A la fin de mes études à Boston, ne voulant pas rester aux USA, j’avais décidé de venir en Europe pour poursuivre ma confrontation à la production artistique contemporaine et aux « classiques ». En 1986 je suis donc arrivée à Paris, encore hésitante quant au pays où « m’installer » ; la France, l’Italie, l’Espagne ? Je n’avais évidemment pas d’atelier et je ne connaissais pratiquement personne, à l’exception de quelques peintres colombiens, comme Luis Caballero, qui vivaient depuis un certain temps ici.  Cependant, un ami, m’avait dit l’importance en France de certaines manifestations artistiques comme le prix international de peinture de Vitry : Novembre à Vitry. J’ai donc décidé de présenter mes travaux à la sélection de cette même année.  Le jury était alors composé de  Valerio Adami, Ernest Pignon Ernest, Antonio Segui, Corneille … entre autres artistes. J’ai obtenu le premier prix avec l’artiste japonais, Noburu Kurosu. Ce prix a été une reconnaissance importante pour mon travail et il m’a permis de réaliser  une première exposition personnelle en France à la galerie municipal Jean Collet et de voir une de mes œuvres intégrer une collection publique importante; celle de la ville de Vitry.

Sans titre de Constanza Aguirre, 1986

Sans titre de Constanza Aguirre, 1986

Mais, outre cette reconnaissance, le Prix de Vitry m’a permis de « rentrer » dans le milieu artistique français. J’ai pu alors trouver un atelier dans le 11ème arrondissement. C’était un grand hangar que nous partagions à plusieurs artistes. L’hiver, le travail y était très difficile, il n’y avait bien évidement pas de chauffage, mais cette proximité avec d’autres peintres était très bénéfique, nous discutions beaucoup entre nous, et souvent d’autres artistes venaient nous voir. C’est comme cela que j’ai rencontré Caroline Andrieux qui m’a demandé de participer à Palliss’Art , évènement qu’elle organisait alors. Elle m’a ensuite proposé un atelier à l’Usine Ephemère. L’Usine Ephémère, située à proximité de la Place des Fêtes dans le 19ème dans les locaux d’une ancienne usine chimique, était un lieu de création collective idéal pour une jeune artiste étrangère comme moi. S’y retrouvaient des artistes de toutes disciplines, des peintres, des sculpteurs, des graphistes, des musiciens… On y échangeait idées, ambitions, techniques, travaux … dans une ambiance très agréable de travail permanent qui n’empêchait pas la fête.   C’est là aussi que j’ai appris le français … celui de la ville et celui de la rue.

Catalogue Paliss’art, co-édition DARE DARE et Groupe SEERI, 1987

Photo extraite du catalogue Paliss’art, co-édition DARE DARE et Groupe SEERI, 1987

J’aimerais que tu nous expliques le rôle de tes fameux «cahiers noirs».

Les cahiers noirs participent pleinement de mon processus de création. Avant de commencer mon travail pictural, je me plonge dans une recherche iconographique et je crée des associations entre des images, des textes divers : ce sont mes cahiers. Les cahiers noirs sont des livres accordéons constitués de photocopies d’images en noir et blanc que j’associe. Ils sont mes « travaux d’atelier » et de recherche pour arriver aux résultats (œuvres) que je produis. Les images sont d’origines diverses, documentaires, historiques, artistiques…

cahier noir

Pour cette série Anonymes, oubliés, disparus, apparus…tu as aussi proposé, pour la première fois, à des artistes d’autres disciplines, en l’occurrence deux écrivains et un musicien de collaborer à ton travail. Quels étaient les enjeux de ce travail collectif ?

Je voudrais citer ici, Gilles Deleuze pour éclairer cette démarche :                                         « Quand on travaille, on est forcément dans une solitude absolue. On ne peut pas faire école, ni faire partie d’une école. Il n’y a de travail que noir, et clandestin. Seulement c’est une solitude extrêmement peuplée. Non pas peuplée de rêves, de fantasmes ni de projets, mais de rencontres. Une rencontre, c’est peut-être la même chose qu’un devenir ou des noces. C’est du fond de cette solitude qu’on peut faire n’importe quelle rencontre. On rencontre des gens (et parfois sans les connaître ni les avoir jamais vus), mais aussi bien des mouvements, des idées, des événements, des entités. »                                  Dialogues de Gilles Deleuze et Claire Parnet, Champs essais, Editions Flammarion, 2008

Pour ce projet, je ressentais la nécessité d’une rupture : rupture artistique, rupture humaine (ce qui n’a rien à voir avec des questions personnelles). Inscrit dans la perspective d’une trilogie narrative, « Anonymes, oubliés, disparus, apparus » devait être un travail artistique affirmant plastiquement une dimension sociologique et anthropologique. C’était une évolution à la fois formelle et conceptuelle de mon travail. Pour cela j’avais décidé de faire appel à des créateurs pour qu’ils participent à la formulation, la formalisation et la réalisation de ce projet artistique. Je me suis donc mise à lire beaucoup d’écrivains contemporains, en particuliers africains que j’ai ensuite sollicités. C’est ainsi que j’ai rencontré Sami Tchack, Raharimanana et Nourredine Boutella pour la dimension sonore et musicale de cette œuvre. Plus tard, et de façon différente, j’ai rencontré le photographe Pierre Trovel que je connaissais depuis longtemps pour la réalisation du second volet de cette trilogie.

De la même façon, tu associes souvent à la présentation de tes oeuvres, des temps d’ateliers, des activités de création que tu animes avec des enfants et des jeunes…

Dans la mesure de possible, j’essayais toujours de le faire… Ça me parait normal de socialiser le travail artistique aussi bien par des expositions  que par des temps de diffusion, de présentation et de réalisation d’ateliers … avec des publics qui souvent n’ont pas accès à la diversité des productions plastiques. Je trouve particulièrement importantes et intéressantes ces rencontres entre des œuvres et des publics « néophytes ». Souvent la participation de ces publics à une réflexion collective façonne des points de vue nouveaux sur les œuvres. C’est pour moi un apport important à ma production. Mais je dois dire, que ces échanges, sont de plus en plus difficiles. L’enfermement social, la frilosité des institutions et des établissements publics (scolaires …), l’uniformisation par ce que l’on appelle la « pensée » dominante, les fausses contraintes économiques sont des obstacles de plus en plus importants à ces indispensables activités.

Atelier lié à l’exposition au Musée d’Art et d’Histoire de Saint Denis, 2006  Photo Pierre Trovel

Atelier lié à l’exposition au Musée d’Art et d’Histoire de Saint Denis, 2006, photo Pierre Trovel

Tu t’es aussi lancé dans l’aventure de l’édition avec la publication de deux livres d’artistes. Désires-tu par ce nouveau support pérenniser tes oeuvres ?

C’est effectivement une forme pour le faire. Mais pas seulement. Le livre permet de dire quelque chose de nouveau. Ce n’est pas un travail de critique, un regard extérieur sur ton œuvre. C’est une lecture proposée par l’artiste sur son propre travail. L’artiste effectue une sélection des œuvres, il choisit de les montrer dans leur intégralité ou d’en souligner un détail, il réfléchit à leur composition… Pour « Anonymes, oubliés, disparus, apparus » le livre réalisé a permis de publier l’intégralité des textes écrits pour ce projet. Le dispositif retenu pour les expositions en France comme à l’étranger ne le permettait pas. Enfin, on peut souligner qu’un livre permet de « donner accès » à de véritables œuvres dans des conditions économiques souvent abordables.

Anonymes, oubliés, apparus, disparus de Constanza Aguirre est un ouvrage édité par Taller Arte Dos Gráfico de Bogotá (Colombie) et Jean-François Parent (France), 2012

Anonymes, oubliés, apparus, disparus de Constanza Aguirre est un ouvrage édité par Taller Arte Dos Gráfico de Bogotá (Colombie) et Jean-François Parent (France), 2012

Tes projets actuels ?

Je mène de front deux projets. Je travaille à la production du dernier volet de la trilogie que j’ai commencé avec « Anonymes, oubliés, disparus, apparus ». La série « Errance dans le pays de l’oubli » est aujourd’hui terminée mais elle n’a été que partiellement exposée à la Biennale de Villeneuve la Garenne.

Errance dans le pays de l’oubli  de Constanza Aguirre

Errance dans le pays de l’oubli de Constanza Aguirre

Elle doit maintenant être vue dans sa totalité, et le troisième livre d’artiste correspondant doit être édité. C’est un gros travail, mais j’aimerais particulièrement l’exposer dans le cadre d’un festival de cinéma sur le travail, faire résonner mes tableaux avec des films comme « Riz amer » de Giuseppe de Santis par exemple.

Riz amer de Giuseppe de Santis, 1949

Riz amer de Giuseppe de Santis, 1949

Depuis un an je travaille sur un nouveau projet, « Les voix du fleuve », qui a pour « thème » les fleuves. Je suis dans mes cahiers noirs … où s’accumulent des images, des extraits de films, des dessins recueillis durant les différents voyages effectués sur le fleuve Atrato en Colombie. C’est une période de préparation, d’organisation, mais aussi de production. Mon retour à l’atelier, après chaque voyage, me permet de retrouver l’univers de la peinture. Ce projet, qui s’inscrit dans la continuité de ma démarche et de mon engagement artistique, est aussi une expérience nouvelle. La remontée du fleuve depuis l’embouchure à proximité du Panama, jusqu’à la capitale régionale Quibdo, m’a permis de réinterroger certaines façons d’aborder  des questions fondamentales du devenir de l’homme. Questions géopolitiques, politiques, sociales, environnementales … liées à l’histoire de mon pays mais surtout universelles. Tu peux voir, sur cette toile en chantier… ces corps charriés par le fleuve, cadavres sans noms, parfois bourreaux, parfois victimes, auxquels les habitants des villages donnent une sépulture ; arbres arrachés, … est-ce seulement l’histoire nationale colombienne ? Pour ce projet comme pour les précédents, je veux associer un écrivain chroniqueur, pour raconter l’actualité de ces territoires.

Une dernière question qui me semble importante pour comprendre les enjeux de ton travail, l’art et l’engagement social sont-ils indissociables pour toi ?

Je pense que la fonction de l’esprit, sa nature même, est d’être engagé, c’est-à-dire d’être critique (savoir faire le tri), de ne pas accepter d’être asservi ou aveuglé par ce que le monde renvoie. En ce sens, je crois être une artiste engagée, ce qui ne signifie pas être activiste. L’artiste n’est pas en dehors du monde qui l’environne, dans lequel il vit. Ce monde a donc une influence sur lui, sur son œuvre. Cette réalité, s’il en a conscience, l’oblige simultanément à se positionner, autant dans le monde que dans le rapport à l’histoire, dans le rapport qu’établit son œuvre avec l’histoire de l’art. Cet engagement, qui est le mien, je ne peux pas l’envisager en dehors du langage artistique que j’ai choisi pour m’exprimer, la peinture. C’est le langage qui me permet le mieux d’agir et de participer à la transformation de cet environnement qu’est le monde.

Isabelle Duval, auteure et réalisatrice

Isabelle en plein tournage "Des devinettes de Reinette"

Isabelle en plein tournage « Des devinettes de Reinette »

Le festival Image par image du Val d’Oise prépare sa 16 ème édition. A Goussainville, les écoles et les centres aérés vont découvrir ou redécouvrir la superbe série animée, Les devinettes de Reinette. Chargée de la rédaction du dossier pédagogique, j’ai eu envie de connaître la réalisatrice qui se cache derrière ce projet original. Quand l’imagination et le plaisir sont à la source de la connaissance…

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis auteure de bible graphique et littéraire, scénariste et réalisatrice de séries télévisées en animation volume.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Petite, j’avais peu d’activités extra-scolaires. J’ai beaucoup regardé la télé. Ça m’a formée. Les petites séries en volume m’ont particulièrement marquée comme «Le manège enchanté» ou «Aglaë et Sidonie». J’adorais aussi l’ours Colargol, c’est une série magnifique. J’aime son univers poétique.

Aglaë et Sidonie d’André Joanny- 1969-1973

Aglaë et Sidonie d’André Joanny- 1969-1973

J’aimais également beaucoup l’oiseau Antivol et la série en stopmotion Albert et Barnabé qui se passait dans l’île aux enfants mais j’adorais aussi Ernest et Bart des Muppets show. D’ailleurs j’ai réalisé il y a peu que Twini et Twiki, les personnages de Kiwi, leur ressemblaient un peu (un petit orange et un grand jaune). Je dessinais beaucoup aussi. Ma soeur aînée inventait des histoires. On développait ensemble tout un monde imaginaire. Je réalisais des petites planches de BD très naïves. J’étais fan du Journal de Mickey, des Pieds Nickelés… J’aimais déjà l’humour absurde.

Une image qui t’accompagne …

Depuis au moins une quinzaine d’années, c’est une photographie du Petit Loup en papier découpé du « Conte des contes » de Youri Norstein qui m’accompagne. Le personnage est blotti dans la main de son créateur. « Le conte des contes » est le film le plus personnel de Youri Norstein. Il évoque des souvenirs de sa petite enfance. Le petit loup gris a un regard tendre et triste. Youri Norstein dit : « il y a perpétuellement en moi ce mélange d’émerveillement et de tristesse ». Il dit aussi : « le bonheur c’est chaque jour de paix ». 

contedescontes

En septembre dernier, j’ai participé au festival international du film d’animation, Krok. Je présentais un épisode de la série des Kiwis, «Petit Robot». Ce festival a la particularité de prendre la forme d’une croisière entre Moscou et Saint Petersbourg. J’ai rencontré à cette occasion Youri Norstein qui m’a dédicacé mon image fétiche.

Croisière Krok d’ Isabelle Duval, Septembre 2015

Croisière Krok d’ Isabelle Duval, Septembre 2015

A quel moment décides-tu de suivre une formation artistique ?

Je suis surtout autodidacte. Je n’ai pas été très sérieuse lors de mes dernières années de lycée. Je n’ai pas passé mon bac. Ma mère, inquiète pour sa fille, m’a inscrite à des cours de sténo-dactylo. J’ai abandonné au bout d’un trimestre mais je sais très bien taper ! Cela a été utile pour faire des missions d’intérimaire dans le secrétariat, j’ai fait pas mal de boulot alimentaire. Assez tôt, j’ai su que je voulais faire du modelage, de la sculpture. Avec une amie, j’ai modelé notamment des pièces de jeux d’échec. Nous faisions aussi des bijoux qui étaient exposés dans une vitrine des Bains Douches. Je connaissais Marylin, la physionomiste de la boîte ! Une étape importante pour moi a été un séjour d’un an aux Etats-Unis, j’ai travaillé dans le parc Disney d’Orlando. J’y ai fêté mes 20 ans. A mon retour, j’étais déterminée à reprendre des études. Mais sans le bac, ça n’est pas facile ! Je me suis inscrite aux cours du soir de l’école supérieure des Arts Appliqués DupérréJ’ai suivi des cours de BD et de modelage.

Quels ont été tes premiers pas dans le cinéma d’animation ?

Mon frère Florian, a organisé pendant une petite dizaine d’années un festival de films amateurs au cinéma Le Trianon de Romainville. Il collectionnait des caméras 8 mm et 16 mm qu’il prêtait aux apprentis-réalisateurs. C’est dans ce cadre que j’ai réalisé mon premier film en pâte à modeler avec une caméra 16 mm. Il s’agissait d’un festival où un début de scénario était imposé, les réalisateurs devaient inventer la suite. Une année par exemple, nous avions proposé l’histoire suivante : le personnage principal est en train de prendre une douche lorsqu’on sonne à la porte, il va ouvrir et trouve une lettre ou un paquet sur son paillasson. Les films faisaient entre 3 et 15 minutes. J’ai ensuite fait une bande démo que j’ai montrée à un autre festival d’animation à Bruxelles, AnimaJ’ai rencontré une des personnes responsable de l’habillage d’Arte. Ma démo lui a plu. Elle m’a demandé de réaliser plusieurs bandes annonces pour le magazine Thema. J’ai ensuite démarché TF1 pour laquelle j’ai réalisé trois logos animés. J‘ai fait aussi pas mal d’illustrations en pâte à modeler pour des magazines dont « Je lis déjà », « Les p’tites sorcières », « Ville et vélo » et des affiches pour Arte et le festival Voix d’Étoiles.

affichefestivalEn parallèle, j’ai rejoint mon frère Florian qui venait de créer sa boîte d’infographie pour la presse. Nous avons développé ensemble un pôle animation qui est maintenant l’activité principale.

Quelle est ta référence en matière de cinéma d’animation en volume ?

J’en ai plusieurs ! J’adore Ladislas Starewitch, ses marionnettes sont extraordinaires. Les films de Swankmajer, les animations en pâte à modeler de Garri Bardine et les magnifiques films en stopmotion de Barry Purves. Je suis aussi très admirative des films des studios Aardman, bien sûr ! Un de mes derniers coups de coeur est le réalisateur australien, Adam Elliot. J’ai adoré «Mary et Max», l’histoire est émouvante, on croit à l’existence de ces deux personnages inclassables.

Mary et Max d’Adam Elliot, 2009

Mary et Max d’Adam Elliot, 2009

Qu’est-ce qui te plaît dans cette technique d’animation ?

La matière, la pâte à modeler, est très présente et pourtant on l’oublie pour être embarqué dans l’histoire. C’est magique de donner vie à une matière qui était inerte au départ. Pour moi, l’animation en volume est la synthèse des deux activités que j’aimais lorsque j’étais ado, la BD et le modelage. Parfois, les personnages, leurs comportements nous échappent. Il n’y a pas d’images clés. Lorsque je décompose un mouvement en pâte à modeler, il y a une partie improvisée. C’est ce qui m’intéresse, j’aime être surprise par la matière.

Tu aimes travailler en famille ?

Je travaille avec mon frère Florian depuis 20 ans. On est naturellement complémentaire.    Il a lui aussi suivi les cours de l’école supérieure des Arts Appliqués Dupérré, mais ceux du jour ! Il a du flair, il a cru à l’idée «Des devinettes de Reinette». Il nous a donné les moyens de développer les six premiers épisodes de la série pour pouvoir mieux démarcher les TV. Il est devenu producteur parce qu’aucun autre producteur n’était intéressé par notre série. Il a envie aussi de mettre la main à la pâte. Pour Reinette, c’est lui qui a fait l’armature de toutes les marionnettes. Pour Kiwi, il a développé des personnages secondaires. De mon côté, en parallèle au travail artistique, je fais aussi de la prospection. C’est ma fille Eloïse qui fait la voix de Reinette et qui chante…

Florian Duval en plein travail !

Florian Duval en plein travail !

Pourquoi as-tu choisi une grenouille comme héroïne ? Pour la rime ? Pour sa grande bouche ?

Je ne sais plus ! Tout est parti d’un jeu auquel je jouais avec mes enfants… «Et si j’étais tel animal…» La rime «Reinette- devinette» a dû jouer, c’est sûr ! La création du personnage principal est une étape importante. Reinette évoque pour moi une petite reine, elle est installée, majestueuse, sur sa feuille de nénuphar. De plus, elle est simple à modeler, toute ronde !

Tu as décliné le concept des Devinettes de Reinette dans des albums de jeunesse,  que t’apporte ce nouveau support ?

Ça n’a pas bien marché ! D’autres numéros étaient prévus mais on s’est arrêté au volume deux. Dans chaque volume, il y a trois devinettes originales. La structure est identique au court métrage animé. J’ai fait depuis avec les éditions Actes Sud, un album jeunesse original, «Le nouveau de la classe». J’avais envie d’utiliser des marionnettes, du papier découpé….

Le nouveau de la classe d’Isabelle Duval, 2013

Le nouveau de la classe d’Isabelle Duval, 2013, Actes Sud Junior

Tout est fait sur ordinateur à partir de scan. Composer une image fixe est un travail très minutieux, je passe beaucoup de temps sur une page. J’ai d’autres propositions mais pas le temps pour l’instant de les développer…

Les fans des Devinettes de Reinette peuvent-ils espérer une troisième saison ?

Tout est prêt ! J’ai écris les scénarios, choisis les nouveaux personnages, écris les chansons… Si un responsable de programmation jeunesse d’une chaîne TV est intéressé….

Tu développes une nouvelle série pour France 5, Kiwi, qui marche bien.  As-tu envie d’explorer d’autres formats ?

Oui, je viens justement de terminer un synopsis pour un spécial TV de 26 minutes. On retrouvera les deux héros de Kiwi, Twini et Twiki mais ils évolueront dans un vrai décor… Kiwi est une série qui mélange deux techniques d’animation: la stop-motion pour les marionnettes des Kiwi, les objets et les personnages qu’ils rencontrent, et l’animation numérique pour les lettres des mots-images. Il y a d’une part une dimension pédagogique, de découverte d’une langue étrangère, et d’autre part une dimension narrative, puisque chaque épisode est avant tout une aventure de nos deux héros à la découverte du monde. L’idée n’est pas de proposer un cours mais un éveil à l’anglais par le biais de petites histoires drôles et loufoques, une première sensibilisation à la langue, pour habituer l’oreille des enfants à d’autres sons et leur offrir de découvrir en substance quelques mots en anglais qu’ils prendront plaisir à répéter.

KIWI

Les Kiwis, Isabelle Duval, 2013

Tu as des projets pour un public adulte ?

J’ai imaginé plusieurs séries « Ma meilleure amie» en 2D ou «Psychocat» et «Les Potofeu de l’amour» en volume. Ce sont des parodies. Il existe un pilote pour chacune de ses séries, une histoire à suivre j’espère… Mais pour l’instant j’aime travailler pour les enfants. J’aime à la fois le côté ludique et le côté pédagogique que l’on peut développer dans une série pour les petits. Apprendre en jouant, je trouve ça superbe ! Et puis c’est un public que j’aime rencontrer, la réaction des enfant est motivante, on a une vraie reconnaissance de son travail.

Pour finir, une question très personnelle, quel est ton animal préféré ?

Mon gros chat ! Je n’en ai qu’un.

Après vérification, aucun épisode n’est consacré à cet animal. Pourquoi ?

Le premier épisode pilote « Des devinettes de Reinette » était consacré au chat !

Photogramme du pilote "Les devinettes de Reinette"

Photogramme du pilote « Les devinettes de Reinette »

Claude Bataille, passeur d’images et collectionneur

La guerre des boutons d' Yves Robert, 1962 "Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu'eux."

La guerre des boutons d’ Yves Robert, 1962
« Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux. »

Tout commence par la découverte dans une brocante d’Amsterdam d’un lot d’anciennes plaques de lanternes magiques. Toute heureuse de cette nouvelle acquisition, je n’ai plus qu’une envie, les voir à nouveau projetées sur un mur. Un ami bien inspiré me met en relation avec Claude Bataille. Outre sa générosité à aider une néophyte handicapée de ses dix doigts, Claude est un homme au contact chaleureux … et il cause ! De coups de fil en coups de fil, cet homme passionné et passionnant raconte le fil d’une vie où l’amour des images et le désir de transmettre sont essentiels… En voici quelques extraits !

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis en partie un autodidacte … Je dis souvent que j’ai été une «Madame Claude» de l’image, j’aime mettre les gens en relation, organiser, fédérer… J’aime le travail bien fait, engendrer du plaisir…

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour vous dans votre enfance ?

Mon maître de CM2, Monsieur Pierre, à l’école primaire d’Orsay. Il était généreux et exigeant. Mon premier souvenir sont les parties de foot avec lui, on jouait tous pieds nus parce qu’on n’avait pas de fric pour acheter des chaussures. Le deuxième souvenir important, est qu’il nous lisait à la fin de chaque semaine un épisode de « La Guerre des boutons » de Louis Pergaud. Mon oncle, qui distribuait « L’humanité dimanche » sur le marché d’Orsay, m’a offert le livre pour mes dix ans. Je le relis presque tous les ans. Il est pour moi un ouvrage de référence pour la vie réelle et mon engagement dans l’Education Populaire lui doit beaucoup.

Une image qui vous accompagne…

Un grand film en noir et blanc avec un pasteur joué par Robert Mitchum, « La nuit du chasseur ». C’est mon film fétiche, il ne se raconte pas, il se voit ! Lorsque j’ai été responsable d’une salle d’Art et Essais, je me suis fait engueuler lorsque j’ai voulu le programmer pour les enfants. A une époque, il était interdit au moins de 16 ans.

La nuit du chasseur de Charles Laughton, 1956

La nuit du chasseur de Charles Laughton, 1956

Quelle a été votre première rencontre avec le cinéma ?

En tant que spectateur, je crois que mon premier film était « Néron ». Je me souviens aussi d’avoir vu avec ma mère « Les diables de Guadalcanal » avec John Wayne, c’était au cinéma de Palaiseau, « Le Coucou ». J’étais effaré par ces mecs qui crânent dans le cockpit de leur Curtiss P 40.

Les diables du Guadalcanal de Nocholas Ray, 1951

Les diables du Guadalcanal de Nocholas Ray, 1951

Je ne suis pas un grand cinéphile. Je suis plutôt un technicien du cinéma. J’étais responsable au début des années 60, d’un club d’aéromodélisme dans la MJC intercommunale d’Orsay. On y a créé un ciné-club, comme je n’étais pas maladroit de mes  doigts et que je pouvais emprunter la 2 chevaux camionnette de mon père épicier, je suis devenu le projectionniste attitré. J’avais un projecteur 16 mm, un Debrie MB 216 que je transportais dans deux grosses valises en bois. J’assurais une séance de ciné-club dans chacune des communes de la vallée. Juste avant de partir à l’armée j’ai vu « Les tontons flingueurs » et lors de mon service militaire que j’ai effectué au Sahara, j’ai très vite remplacé le projectionniste ! Je voyais un film par jour, du « nanard » aux films d’Alexandre Nevski !

Quelle est votre formation initiale ?

Juste après le BEPC, mes parents m’ont inscrit au lycée technique Maximilien Perret à Vincennes. J’ai un brevet technique dans le chauffage central, aujourd’hui, nommé « génie thermique »…

Vous abandonnez très vite votre travail de chauffagiste…

Oui, au grand désespoir de ma mère ! Au retour de mon service militaire, une nouvelle MJC est créée à Bures-sur-Yvette. Je postule sur le poste de secrétaire que j’obtiens, je continue aussi à être projectionniste… J’avais un copain à la MJC de Palaiseau, il était responsable de la section voyage-découverte. Avec deux autres copains, nous avons traversé le Sahara en 2 chevaux.

La bande des quatre ! Claude est le plus grand ...

La bande des quatre ! Claude est le plus grand …

Avant de partir, j’ai acheté la caméra 16 mm de Jean-Claude Drouot (alias Thierry la Fronde). J’ai tourné un film d’une heure sur notre aventure. A notre retour, nous avons projeté notre film muet dans le grand amphi de maths de la fac d’Orsay, nous étions soutenus par la presse locale ! Nous en étions les bonimenteurs…

… puis vous quittez aussi la région parisienne !

En 1976, je deviens directeur de la MJC des Teppes à Annecy. J’ai à disposition un magnifique bâtiment conçu par les architectes Jacques Lévy et Maurice Novarina. Nous créons une salle de cinéma commerciale. Il faut dire qu’à cette époque les structures sociales et culturelles n’avaient le droit de projeter que du 16 mm (format substandard), nous nous sommes battus pour avoir accès au 35 mm (format standard). La salle fut baptisée au non de Jean Dasté, en sa présence et en référence au film « Zéro de conduite » de Jean Vigo. Nous faisions énormément d’entrées en pratiquant un prix très bas, nous étions aussi dans les premiers à avoir installé des fauteuils pour handicapés. J’attachais beaucoup d’importance à accueillir les enfants. Je ne me contentais pas de faire la programmation, j’étais aussi le monsieur qui accueille, qui donne un vrai billet à chaque enfant, qui est dans la cabine de projection…

Photogramme du film "Images en herbe"

Photogramme du film « Images en herbe »

J’ai développé un partenariat avec le lycée Gabriel Fauré, les lycéens ont réalisé un court métrage « Images en Herbe » sur l’accueil des enfants dans une salle de cinéma. J’ai aussi rejoint Ginette Dislaire, fondatrice de l’association « Les enfants de cinéma » qui fête ses 20 ans cette année…

Annecy, c’est aussi le festival international du film d’animation…

J’ai été administrateur du festival d’Annecy sous la direction de Jean-Luc Xiberras. C’était encore très artisanal, on ne dormait pas beaucoup pendant le festival ! J’allais chercher des hongrois, des tchèques, des russes à l’aéroport de Genève … J’ai organisé dans la salle de la MJC des rétrospectives et des rencontres qui m’ont marqué, Bruno Bozzetto, Karel Zeman, le studio La Fabrique de Jean-François Laguionie, Jan Swankmajer… C’est important de mettre face aux spectateurs les gens qui font le cinéma. Certains réalisateurs sont devenus des copains comme René Laloux. Je l’ai rencontré lors de sa rétrospective en 1989. Jean-Luc Xiberras avait réussi à rapatrier de Prague des originaux de tournage de « La Planète sauvage », nous lui avons offert un carton avec des dessins de Roland Topor, des petits bouts de papier découpé… Un peu plus tard, je lui ai trouvé une copie 35 mm de son court métrage « Les temps morts ». Ça crée des liens.

retrospective-bruno-bozzetto-annecy-juin-1985-de-colette-adam-1028650655_MLD’autres rencontres marquantes ?

J’ai rencontré le réalisateur Jean Odoutan lorsqu’il est venu présenter son premier long métrage, Barbecue Pejo dans le cadre du circuit de cinéma itinérant des Pays de Savoie (Cinébus). Lorsqu’il a créé  le festival Quintessence en 2003, il m’a invité à participer à cette aventure. Il m’a nommé expert du praxinoscope et j’ai animé pendant trois ans des ateliers sur le pré-cinéma. J’ai participé aussi au circuit de projection itinérante en plein air. Jean Odoutan avait pu obtenir des camions dont un côté était peint en blanc pour servir d’écran. Il a aussi créé une école de cinéma au nord de Cotonou.

affiche 2003

En 2008, le musée-château d’Annecy a organisé une grand exposition sur Emile Colh. A cette occasion, Maurice Corbet qui est attaché de conservation au musée m’a présenté Marc Faye qui est l’arrière-petit-fils de l’illustrateur O’ Galop, le créateur du Bibendum Michelin. Je venais de dénicher des plaques de lanterne dessinées par O’Galop. Il est venu les voir chez moi, il devait passer l’après-midi, il est resté trois jours… Marc a monté une société de production, Novanima, il a réalisé entre autre un documentaire animé sur Benjamin Rabier et sur Henri Gustave Jossot.

Image de G.H Jossot parue dans l’Assiette au beurre , N° 296, 1906 avec la légende : Et C’te soupe ? Fiche moi la paix, je lis Karl Marx.

Image de G.H Jossot parue dans l’Assiette au beurre , N° 296, 1906 avec la légende :
Et C’te soupe ?
Fiche moi la paix, je lis Karl Marx.

Comment avez-vous créé Praximage ?

Mon travail salarié était de plus en plus difficile. Mes employeurs de la fédération des MJC ont estimé que j’étais un mauvais gestionnaire, j’ai été muté. Depuis l’école primaire, j’ai des problèmes avec les maths, ça m’a poursuivi toute ma vie… Je suis devenu ensuite responsable d’une Maison de quartier dans la banlieue de Grenoble, à Saint-Martin-d’Hères. J’ai continué à développer le cinéma en direction des jeunes…mais au bout de quelques temps je suis licencié. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me mettre à mon compte grâce à l’indemnité qui m’est allouée. Je suis très bricoleur. J’ai fabriqué une quarantaine de malles pédagogiques sur les lanternes magiques, les jouets optiques, le théâtre d’ombre… J’ai animé des ateliers, réalisé des expositions, participé à des conférences, restauré des appareils … C’est maintenant ma fille Sophie qui a pris le relais.

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Claude derrière un praxinoscope de sa fabrication, complexe cinéma à Roubaix

Et comment avez-vous commencé votre collection d’objets anciens sur le cinéma ?

J’ai monté ma collection par nécessité professionnelle quand j’ai créé Praximage. Avant, je n’avais qu’un ou deux appareils emblématiques. Lorsque j’ai préparé une grande exposition à Montbéliard, je me suis fait prêter de nombreux objets. Ensuite, j’ai commencé à explorer les vide-greniers, on attrape très vite la collectionnite aigüe. Pour moi, un appareil ne doit pas être inerte, il doit fonctionner. J’essaie de ne pas le dénaturer mais je n’hésite pas à le «moderniser» pour qu’il marche. J’essaie de ne pas accumuler, je n’hésite pas à vendre un objet pour en acheter un autre qui me paraît plus intéressant. J’essaie aussi de mettre mes compétences techniques au service des autres. J’ai rénové un projecteur 35 mm qui appartenait à Ladislas Starewitch, le Pathé-baby d’O’ Galop…

Et maintenant, quelles sont vos activités ?

Je suis retraité, j’aime être dans mon jardin, faire la sieste, bricoler des mobiles… L’image qui me touche le plus, c’est la belle image projetée par une lanterne magique pour le graphisme, la naïveté du propos, les couleurs autres que «Pantone». Je partage maintenant cette passion avec mes voisins en organisant des projections en plein air dans mon quartier…

Catherine Fons, libraire

IMG_4791Lieu de perdition pour ma carte bleue, les librairies exercent sur moi un pouvoir d’attraction irrépressible. J’aime l’objet livre ! J’aime admirer les vitrines accrocheuses, j’aime flâner dans les rayons, j’aime lire les résumés des quatrièmes de couverture, j’aime confronter mes choix avec les avis des libraires… Alors quand la librairie est tenue par une amie, les visites sont doublement agréables. Depuis presque deux ans, Catherine et Sarah animent avec passion la librairie Les Petits mots à Meudon. Juste entre l’effervescence de la rentrée littéraire et la folie des fêtes de fin d’année, un petit moment de calme pour parler d’un métier entre rêve et réalité.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis aujourd’hui libraire. C’est une profession que j’exerce depuis deux ans, j’ai repris la librairie du centre-ville de Meudon début janvier 2013 .

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Le sport ! J’ai fait beaucoup de handball et de tennis. J’aime la performance, me dépasser, obtenir des résultats. Le sport m’offrait un contexte réjouissant pour progresser que n’avait pas l’école. Mon père exerçait une grosse pression sur mes résultats scolaires.

Une image qui t’accompagne…

Les illustrations d’Apoutsiak de Paul-Emile Victor. Je me cachais dans un placard pour le lire. J’avais besoin d’être seule, comme dans une bulle protectrice.

APOUTSIAK-VICTORG

Apoutsiak de Paul-Emile Victor, Flammarion, 1948

Je me revois encore quand j’ai réussi à lire mon premier livre toute seule. C’était Oui Oui au cirque d’Enid Blyton. J’étais à l’arrière de la voiture de mon père, nous allions chez le médecin.

Oui, oui  dessiné par Harmsen Van Der Beek

Oui, oui dessiné par Harmsen Van Der Beek

Les images de plaisir de mon enfance sont liées au sport ou à la lecture.

Tes études et tes premiers emplois ne te destinaient pas forcément à devenir libraire, peux-tu nous parler des grandes étapes qui ont ponctué ton parcours professionnel ?

J’ai fait des études de commerce et j’ai travaillé une vingtaine d’années dans une grosse entreprise américaine spécialisée dans le chocolat et le café. Je m’occupais du marketing, de la vente, des achats…Il est arrivé un moment où je n’étais plus satisfaite, ni de ce que je faisais, ni de l’entreprise dans laquelle je travaillais…

Devenir libraire ça représentait quoi pour toi ?

La concrétisation d’un rêve qui s’est avéré être très éloigné de la réalité ! Je me voyais lire toute la journée, découvrir de nouveaux auteurs…  J’avais besoin d’un changement professionnel, j’ai hésité entre des métiers liés aux livres ou des métiers en relation avec le sport, mes deux passions !  J’ai commencé une formation de libraire et j’ai fait plusieurs stages dans des librairies avant de me décider.

Tu es une grosse lectrice ?

Oui, je lis beaucoup. La lecture a été très importante dans mon enfance et mon adolescence. Puis entre 20 et 30 ans, lorsque j’ai eu mes enfants, j’ai fait une pause, je n’avais plus le temps. Je me souviens du livre qui a fait redémarrer ma vie de lectrice, c’est Les piliers de la terre de Ken Follett. Un des livres qui m’a beaucoup marqué est Le coeur cousu de Carole Martinez. C’est un livre qui m’a vraiment parlé !

Le coeur cousu de Carole Martinez, Gallimard, 2007

Le coeur cousu de Carole Martinez, Gallimard, 2007

Plus généralement, face à la production pléthorique, comment réalises-tu le choix des livres que tu proposes dans ta librairie ?

C’est un véritable cauchemar ! Je me dois d’être réaliste. Ce que j’aimerais garder dans mon fond n’est pas toujours en adéquation avec ce que mes clients recherchent : la nouveauté, les livres dont on parle ! J’ai un tout petit fond, de l’ordre de 10% de mon stock. Tous les mois, je reçois les catalogues d’offices et de nouveautés des éditeurs. Des représentants peuvent nous accompagner mais il est vraiment difficile de choisir. Une thématique peut nous accrocher, il y a aussi les auteurs que l’on connaît. Il faut réagir très rapidement. Les prix littéraires sont très prescripteurs, l’émission La grande librairie aussi.

Jan Van Eych, 1436

Jan Van Eych, 1436

Tu as aussi mis en place un site de commande en ligne, est-ce un complément indispensable à la vente directe ?

Indispensable ? Non, mais très utile ! C’est une seconde vitrine. J’annonce les évènements, les dédicaces qui vont avoir lieu. C’est aussi un outil pour les professionnels, les documentalistes des établissements scolaires font leur commande via le site. J’aimerais qu’il soit plus à jour mais je cours continuellement après le temps…

Justement, en quoi consiste ton travail au quotidien ? 

L’essentiel est l’accueil du client, répondre à sa demande le plus rapidement possible. Toutes nos autres tâches sont fractionnées par cette activité principale. La logistique est aussi fondamentale ; passer les commandes, recevoir les colis, gérer les factures et les litiges, recevoir les représentants… Ranger les livres, les mettre en valeur, aménager la vitrine…

Lors du réaménagement de la librairie, tu as gardé le rayon papeterie… C’est un choix ou une nécessité ? 

A Meudon, il n’y a plus d’autres papeteries en dehors du rayon de Monoprix. Il y a plein d’articles qu’ils n’ont pas. J’ai donc une vraie demande. La papeterie est aussi en adéquation avec le profil de ma librairie qui est orienté vers le scolaire. La papeterie correspond à 15-20% de mon chiffre d’affaire mais elle offre une meilleure marge que les livres.

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Au bout de deux ans, ton bilan comptable est-il encourageant ?

Oui, j’ai gagné de l’argent dès ma première année. Mais l’économie d’une librairie reste fragile. Les frais fixes sont importants, nous avons un seuil incompressible : loyer, salaire de mon employée… Entre septembre et décembre, de la rentrée littéraire aux fêtes de Noël, je fais 60% de mon chiffre d’affaire.

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J’aimerais te faire réagir à cette page de Literary Life de Posy Simmonds… 

Extrait de la page 6 "Salauds" Literary Life de Posy Simmonds

Extrait de la page 6 « Salauds » Literary Life de Posy Simmonds

Quel est pour toi l’avenir du «petit libraire indépendant» ?

C’est la loi Lang sur le prix unique du livre qui permet aux petites librairies de continuer à exister face à la grande distribution. On est obligé d’évoluer, de vivre avec son temps… Créer un site, faire appel à un coursier pour satisfaire le plus rapidement possible les clients sont des moyens pour lutter contre l’hégémonie d’Amazon.

Les libraires font-ils de bons personnages littéraires ?

Oui ! La Jolie libraire dans la lumière de Frank Andriat.  A L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon. Au bon roman de Laurence Cossé…

Au bon roman de Laurence Cossé, 2009

Au bon roman de Laurence Cossé, 2009

Paul Maz, Mazicien/ Raconteur

"Le magicien de papier" est à l'affiche du théâtre de la vieille grille

« Le magicien de papier » est à l’affiche du théâtre de la Vieille Grille, février-mars 2014

Magie blanche, magie noire, magie rouge … Et si Paul Maz donnait à la magie une nouvelle couleur … La couleur de la passion, la couleur de l’engagement et la couleur du coeur !  Son spectacle « Le Magicien de Papier » est programmé actuellement au théâtre de la Vieille Grille. Une belle occasion de faire connaissance avec son père Quénot qui ouvre les portes du possible ! Perché no ? Pourquoi Pas !

Se présenter en quelques mots …

Je suis d’abord quelqu’un de curieux et de passionné. Cette curiosité m’a conduit à des virages professionnels et à des choix de vie importants. Il y a une quinzaine d’années je suis tombé, un peu par hasard, dans l’art magique. Cela se traduit maintenant par la création de spectacles destinés au jeune public qui allient à la fois le conte et la magie.

Qu’est-ce qui a été le plus formateur pour toi dans ton enfance ?

Deux choses : la découverte de la nature et les voyages. J’ai eu la chance de naître à Fontainebleau qui possède une forêt extraordinaire. Elle était le terrain de jeu de mon enfance et je connaissais très bien les rochers ! Fontainebleau est aussi lié à mon grand-père qui était guide au musée chinois de l’impératrice Eugénie. Il avait son logement de fonction à l’intérieur du château. J’ai eu droit à des visites privées pleines de mystère à mes yeux d’enfant.

Pierre- Ambroise Richebourg, musée chinois, 19 ème siècle, RNM

Pierre- Ambroise Richebourg, musée chinois, 19 ème siècle, RNM

Mon père voyageait beaucoup, j’ai vécu en Afrique et en Nouvelle Calédonie pendant plusieurs années. Nous voyagions sur des bateaux longs courriers. Je me souviens en particulier du voyage entre Pointe Noire au Congo et la France, le trajet a duré 30 jours. Chaque matin je me réveillais dans un nouveau port. Je pense que ma curiosité, mon ouverture vers l’inconnu vient en partie de cette époque.

Une image qui t’accompagne…

Je ne sais si je suis influencé par ce que je viens de te dire ou par le décor du café où nous nous trouvons, fait de boiseries et de cuivres mais l’image qui me vient est celle d’une partie de pêche dans le port de Lagos au Nigéria. Je me revois petit bonhomme de 11 ans sur le pont de cet immense bateau. J’avais fabriqué une canne à pêche avec une bobine de fil et un hameçon bricolé. J’avais mis un morceau de pain pour appâter les poissons et ça a marché ! J’ai pris un poisson ! J’étais au comble de la joie !

Si mes sources sont bonnes, tu as commencé ta vie professionnelle comme ingénieur informatique…

Absolument, j’ai travaillé pendant 10 ans dans l’informatique. C’était dans les années 70. Je suis devenu père très jeune à 21 ans. J’avais besoin d’un métier lucratif. Je suis entré à la Compagnie Internationale pour l’Informatique (CII) qui m’a formé aux nouvelles technologies. Je gagnais bien ma vie mais ma vraie fibre était plutôt littéraire.

La CII 10070 de l’IRIA (vers 1973)

La CII 10070 de l’IRIA (vers 1973)

Plus jeune j’écrivais des poèmes, de la musique, je jouais dans un orchestre. L’écriture était restée une passion. J’ai décidé de postuler comme journaliste dans les technologies de l’information. On était peu nombreux sur le créneau. J’ai travaillé notamment pour Le Monde Informatique, 01 Informatique, Les Echos , La Tribune …

Dessin de François Cointe

Dessin de François Cointe

Ça marchait bien, puis j’ai créé ma propre société. Je suis devenu un animateur reconnu de la presse informatique. J’ai beaucoup pris la parole en public, j’ai animé de nombreux débats.

Jusqu’aux dix ans de ton fils pour lesquels tu as préparé ton premier tour de magie…

Je voulais lui faire une surprise pour son anniversaire et j’ai été l’arroseur arrosé ! Après ce premier tour, j’ai senti tout de suite que je voulais en faire mon métier. Je crois fortement que c’est l’envie et le désir qui mènent les choses. Ce n’est pas forcément très rationnel, mais c’est ce qui fait réussir parce qu’on devient acharné ! Je passais des heures à travailler des tours ! J’ai commencé à prendre des cours de magie, mais j’étais toujours journaliste. Pour que ma reconversion soit viable économiquement, j’ai décidé de faire de la magie à partir d’un domaine que je connaissais bien : l’informatique. J’ai pris un pseudonyme et j’ai proposé à des sociétés comme IBM ou Oracle d’animer leurs stands sur les salons professionnels. Je concevais des prestations commerciales magiques pour les industriels. J’inventais des tours en faisant des métaphores : les jeux de cartes représentaient des bases de données, les cordes devenaient des réseaux… Progressivement, je me suis éloigné de la presse et de l’informatique…

Parcours pour le moins audacieux, original…

Pour moi, il est cependant  assez logique ! C’est toujours le même principe qui me fait agir : le bonheur de faire et d’expérimenter. J’ai horreur de m’ennuyer, j’adore être inspiré. C’est le plaisir qui me projette vers un but surtout quand je sens que cette passion, comme la magie, peut m’accompagner longtemps. Mon intérêt s’inscrit dans la durée. Je veux être heureux dans ce que je fais ! La recherche de la rentabilité n’est pas mon moteur. Par contre, je ne me déconnecte pas de mes responsabilités, j’ai toujours attaché de l’importance à la nécessité de subvenir efficacement aux besoins de ma famille.

La magie peut être vue comme un art d’initiés, entouré de secret, de mystère, un peu fermé. Comment as-tu été accueilli ?

C’est vrai, pour moi ce qui définit  la magie c’est d’abord le secret. Les magiciens possèdent un secret que les spectateurs n’ont pas. J’ai d’abord pris des cours à la Fédération Française des Artistes Prestidigitateurs (FFAP), j’y allais tous les mois. Puis j’ai pu accéder à des cercles de magie. Les magiciens, amateurs ou professionnels, ont été bienveillants, ils ont reconnu ma passion et j’ai pu gagner leur confiance.

Tu as développé de nombreux talents que l’on peut admirer dans tes spectacles : conteur, musicien, ventriloque, mime, comédien … Cette ouverture vers d’autres arts du spectacle vivant est-elle une nécessité ?

Je suis convaincu que la magie ne se suffit pas à elle-même. Un spectacle n’est pas une collection de tours. La magie doit arriver logiquement dans une histoire, une intrigue ou une situation. Elle doit intervenir dans un spectacle porteur de sens.

J’ai été marquée par l’importance des mots dans ton spectacle.

Le théâtre est indispensable à la magie. J’ai pris des cours pendant trois ans dans une école de théâtre à Fontenay sous Bois. Les mots sont essentiels pour installer un personnage. Pour prendre l’exemple du Magicien de Papier que tu as vu mercredi, le « Père Quénot » a une identité forte. Il a un petit métier, il récupère des vieux papiers en sillonnant les rues de Paris. Il est un peu musicien avec son concertina et un peu poète aussi. J’aime glisser dans mes spectacles des vers que j’affectionne particulièrement comme ceux de Federico Garcia Lorca, Deux marins au bord de l’eau :                               Il rapportait en son cœur                                                                                                         un poisson des Mers de Chine.                                                                                             Parfois on le voit passer                                                                                                 minuscule dans ses yeux.                                                                                                       Je cherche à créer un univers poétique qui éveille l’imaginaire des spectateurs, qui les fait décoller de la réalité ! Pour revenir au « Père Quénot », ce sont les enfants qu’il rencontre qui lui donnent de la valeur. Sa pauvre condition est sublimée par le regard des enfants. Chaque rencontre entre lui et les enfants est porteuse d’une petite histoire et d’un tour de magie.

Paul Maz et son concertina, "le magicien de papier"

Paul Maz et son concertina, « le magicien de papier »

 Tu as trois spectacles jeune public qui tournent actuellement – Le souffle magique – Le magicien de papier – Abracabaret, le théâtre magique de Marcellus.

Oui, je crée peu de spectacles mais je les raffine avec le temps ! Chacun des spectacles a évolué depuis sa création. J’ai tendance maintenant à les alléger, à enlever des tours. Je pense qu’ils étaient trop copieux, créer une légère frustration est une bonne chose. Pour chacun de mes spectacles, je pars de la réalité. Le « Père Quénot », c’est un peu moi. « Marcellus » est lié à mon père Marcel. Je suis chez moi, sur scène, avec eux ! Michel Bouquet a dit : j’ai le courage de rentrer sur scène tous les soirs parce que je défends quelque chose qui est à moi. Lorsque tu es sur scène c’est cela que tu donnes !

Michel bouquet dans "Le Roi se meurt" d'Eugène Ionesco

Michel bouquet dans « Le Roi se meurt » d’Eugène Ionesco

Le fait de t’adresser en priorité aux enfants t’impose-t-il des contraintes spécifiques ?

Bien sûr j’écarte toute vulgarité. Ma première préoccupation est de valoriser le spectateur, Surtout  si je l’invite à monter sur scène avec moi. Je joue avec lui mais je ne dois pas le mettre en difficulté. Il doit être fier de cette expérience. Je veille aussi à être compréhensible. Cela ne m’empêche pas de créer des petits mystères. Par exemple, dans le magicien de papier, j’ai introduit une montre à gousset dans le tour des réveils. Les enfants ne connaissent pas cet objet. Est-ce important ?

Paul Maz dans "Le magicien de papier"

Paul Maz dans « Le magicien de papier »

Je me rappelle un échange avec un copain magicien, Peter Din qui me disait avoir été fasciné par le mot Chandernagor quand il était petit … J’aime aussi transmettre quelque chose aux enfants, je ne leur apprends pas un tour de magie mais à la fin du Magicien de papier, ils savent faire des arbres avec des feuilles de papier journal, ils connaissent une chanson après Abracadabret, le théâtre magique de Marcellus… Mais au delà des contraintes, j’ai à mon sens une grande responsabilité : créer de bons souvenirs d’enfance.

Parallèlement à tes spectacles où tu es seul maître à bord, tu as aussi participé à des projets collectifs, je pense notamment au spectacle «Méliès, Cabaret magique» créé au Théâtre de la Vieille Grille qui t’accueille actuellement. Tu es plutôt un artiste solitaire ou le travail en groupe te tente-t-il ?  

C’est une grande question pour moi. Je fais beaucoup de choses seul. Je suis un solitaire solidaire. Je suis solidaire de tout ce qui se passe autour de moi mais j’agis souvent en solitaire. Ma devise a longtemps été « Autonomie-Autonomie». Je suis un autodidacte dans l’âme. Du coup, je ne fais pas les choses classiquement, avec les codes habituels. Il est donc parfois difficile de partager ma démarche avec quelqu’un. Quand c’est possible, j’en suis ravi mais c’est rare. J’ai aussi besoin de me débrouiller seul. J’ai conscience des imperfections de mes spectacles mais ce qui est important c’est que le fond tienne, quelles que soient les conditions dans lesquelles ils sont donnés !

Laurent Berman et Anne Quesemand, "Méliès, cabaret magique", © Philippe Rouget

Laurent Berman et Anne Quesemand, « Méliès, cabaret magique », © Philippe Rouget

As-tu une famille artistique ?

Ma maison et ma famille c’est le Théâtre de la Vieille Grille dirigé par Anne Quesemand et Laurent Berman. Je suis très attaché à ce lieu et aux personnes qui l’animent. C’est là où j’ai vraiment fait mes premières armes sur scène. Les moyens techniques sont assez simples mais le plateau accueille des artistes sensationnels qui vont souvent à l’essentiel, à l’épure. On n’a pas besoin de moyens énormes pour que la magie fonctionne. Tout est possible à partir du moment où l’on y croit ! De manière générale, j’aime les spectacles dépouillés mais flamboyants comme ceux de James Thierrée. J’aime les lieux qui ont une identité, le théâtre du Lucernaire, la Péniche Antipode…

J’ai découvert très récemment que tu avais une pratique de peintre …

La peinture est aussi magique. Elle participe à ma recherche du bonheur, au plaisir de la découverte. Ma peinture n’est pas figurative, je pars à l’aventure à chaque tableau. Je joue avec les couleurs et les plis du papier …

"Reflets" de Paul Maz, 2014

« Reflets » de Paul Maz, 2014