Corinne Jamet Vierny, responsable du fonds photographique de Pierre Jamet

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© Pierre Jamet, 1937

L’équipe du centre d’exposition du Château du Val Fleury m’a contactée pour préparer des visites-ateliers en lien avec l’exposition du photographe Pierre Jamet qui aura lieu du 12 mars au 30 avril 2019 à Gif-sur-Yvette. Ma première rencontre avec cette oeuvre, que je ne connaissais pas, s’est faite par le très riche site qui lui est consacré. L’intérêt esthétique et historique de ces photographies saute littéralement aux yeux. Un désir fort d’en savoir plus sur ce photographe m’a amené à rencontrer sa fille, Corinne Jamet-Vierny.                            Voici la transcription de cette rencontre passionnante !                                                                                                                                                                                                       Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?                                                                                                                                                                                                    Je suis une personne très linéaire. J’ai fait mes études de génétique à la fac d’Orsay puis j’ai été nommée enseignante-chercheuse dans cette même fac et j’y suis restée jusqu’au moment de prendre ma retraite. Et puis, j’ai hérité du fonds photographique de mon père et là un déclic s’est produit, je me suis entièrement investie dans la diffusion de ce très beau fonds. Ma vie professionnelle, c’est ça !                                                                                                                                                                                                                  Qu’est-ce qui a été le plus formateur dans votre enfance ?

Le plus formateur a été l’amour de mes parents. Que dire d’autre ? Mon père était un artiste avec tous les aléas que cette profession suppose. Il était un chanteur de variété, pas une star. Il ne gagnait pas beaucoup d’argent. C’était très anxiogène pour moi. Je suis sans doute devenue scientifique et fonctionnaire de l’éducation nationale en réaction à cette situation.

Une image qui vous accompagne ?

C’est difficile de choisir… Il y a deux photos de mon père que je trouve très belles et qui pour moi représentent beaucoup.

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© Pierre Jamet, 1953

La première a été prise à Belle-Île à l’été 53, c’est une photo de moi, j’ai 7 ans. Je l’ai nommée « l’envol ». Elle est stupéfiante. Elle est unique, je n’ai trouvé aucun autre négatif de ce moment. Mon père a su saisir la perfection de ce mouvement, « l’instant décisif ».

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© Pierre Jamet, 1934

L’autre représente un couple d’amoureux, Lisa et Fernand Fonssagrives. Ils étaient à cette époque danseurs aux ballets Weidt. La photo a été prise en 1934 à Paris. Avant-guerre, ils ont émigré aux Etats-Unis où ils sont devenus célèbres. Lui comme photographe, elle comme mannequin. Elle est devenue plus tard la femme d’Irving Penn. J’ai sauvé cette photo. Il ne restait qu’un petit positif très abîmé. J’adore cette photo par la puissance évocatrice de l’amour que deux individus peuvent se porter.                                                                                                                                                                                                              Que voulez-vous dire par « j’ai sauvé cette photo » ?

Je suis intervenue sur cette photo. A l’époque de mon père, ma mère et ma demi-soeur repiquaient ses photos à l’encre de chine. J’ai numérisé quant à moi ses négatifs et j’ai retouché certains tirages avec Photoshop. L’objectif est de rendre l’image plus belle, plus propre, de compenser les poussières et les petites éraflures. C’est un travail très fastidieux mais qui permet de se mettre dans l’oeil du photographe, d’établir avec lui une certaine intimité.

Je vais jouer la curieuse mais je suis intriguée par votre double patronyme « Jamet-Vierny » ?

Non, Dina Vierny n’est pas ma mère. Par contre on a eu le même mari, Sacha Vierny. Dina et Sacha se sont mariés en 1939. Ils avaient 19 ans. Moi, je l’ai épousé en 1971, c’était un ami de mon père. Il avait 25 ans de plus que moi.                                                                        Ma mère, Ida Kliatchko, a quitté la Russie à 17 ans. Après un séjour à Berlin elle est arrivée en France. Elle s’est mariée avec un cinéaste communiste dont elle a eu une première fille. Elle a rencontré mon père en 1935, elle participait au Groupe Octobre avec les frères Prévert notamment. Mes parents étaient très amoureux cependant ma mère a suivi son mari cinéaste à Moscou… Leur histoire aurait pu s’arrêter là. Ma mère est revenue en 1938, ils ont vécu ensuite toute leur vie ensemble.

Quel genre de père était Pierre Jamet ?

On était très lié, c’était un père très aimant, j’étais sa fille unique. Il a toujours essayé de me rendre curieuse. Il disait toujours « ma fille, elle est parfaite ». Il disait ça quand je me comportais conformément à ses désirs. Avec le recul, j’ai le sentiment qu’il m’a un peu utilisée, qu’il ne m’a pas laissée complètement prendre mon envol.

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Pierre Jamet et sa fille Corinne devant leur maison de Belle-Île en Mer

 Avez-vous développé une pratique personnelle de la photographie et/ou du chant ?                                                                                                                                                                                                                                                                            Ni l’un ni l’autre. Je fais de la photo comme « Madame tout le monde ». Je n’ai aucune culture de la technique photographique. Certainement par réaction à l’envie de mon père de m’initier, j’ai refusé tout apprentissage avec lui. Par contre, j’ai baigné depuis toute petite dans ses photos, je pense très humblement que ça m’a donné un oeil photographique. C’est sans doute ce qui me permet aujourd’hui de faire ce travail.                                                          Je n’ai pas de voix non plus et je détestais écouter mon père chanter. C’était une épreuve pour moi, j’avais une horrible appréhension qu’il se trompe.Par contre, je fais de la musique. Je joue (très mal) du piano.

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Les quatre barbus, Pierre Jamet est en bas à droite

Pause musicale : Honneur aux barbus ! musique de Rossini, paroles de Pierre Dac et Francis Blanche

 J’aimerais parler « technique » avec vous : ses appareils photos, ses tirages…

Il a débuté avec des appareils bon marché puis en 33-35 il a pu acheter son premier Rolleiflex. C’est avec cet appareil qu’il a fait ses plus belles photos. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais il a revendu son Rolleiflex en 55-56 pour un Leica. La nature des négatifs change totalement. Il a toujours tiré ses photos ; avant-guerre, il avait installé un labo sommaire dans sa cuisine. Il a fait de la photo en professionnel. Il faisait notamment des portraits d’enfants à domicile en ces temps où tout un chacun n’avait pas son appareil photo. Même si ensuite il est devenu chanteur professionnel dans le groupe vocal Les quatre barbus, il a toujours continué la photographie, c’était sa passion. En 43, il s’est installé un laboratoire en dehors de l’appartement familial, près de la gare Montparnasse. Ses photos, c’était son domaine privé. Il lui arrivait aussi de recadrer ses photos. Je me suis permise pour certaines d’entre elles de revenir au format initial.

Je n’ai vu que des photos en noir & blanc, a-t-il aussi photographié en couleur ?

Oui avec son Leica mais je n’ai pas encore vraiment abordé cette partie de son oeuvre. Il faisait essentiellement des photos de voyage à l’occasion de ses nombreuses tournées.     En 2010, j’ai organisé une exposition de photographies couleur dans le cadre du mois de la photo-off à Paris. Elle s’appelait « Changement de décor à Paris 14e -1944-1984 ». Il a été très marqué par la rénovation du quartier Maine Montparnasse et par la destruction de son premier laboratoire.

Affiche

Aviez-vous échangé avec votre père sur son désir de voir ses photos exposées ou publiées ?

Je n’ai jamais évoqué avec lui le devenir de son fonds photographique. Il m’a laissé une lettre avec des instructions post-mortem, aucune consigne concernant ses photographies n’y figurait. Mon père a très peu diffusé son travail, il doutait, il ne se rendait pas compte de la valeur historique et artistique de ses photos. De son vivant, la Fondation Nationale de la Photographie a organisé deux expositions. En 1990, une exposition « Trio pour une expo » réunissant mon père avec deux autres chanteurs photographes, Paul Tourenne des « Frères Jacques » et Fred Mela des « Compagnons de la chanson » a tourné en France. Les trois chanteurs-photographes se retrouvaient au moment des vernissages, ils avaient conçu un petit numéro de chansons. Un livre a été édité à partir de cette sélection, « Temps de pause ». Il est paru juste après la mort de mon père.

Temps-de-pause

Après la mort de mon père, j’ai laissé pendant plusieurs années son stock de photos dans mes combles, je n’y prêtais pas grande attention. Je me demandais surtout s’il était légitime de m’en mêler… Puis j’ai eu des sollicitations de personnes qui voulaient récupérer le fonds. Un déclic a eu lieu pendant l’exposition Willy Ronis à la mairie de Paris en 2006. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose… Au moins deux tiers de ses  photos étaient bien rangées, ses négatifs étaient classés dans des boîtes avec un inventaire manuscrit. Il y avait aussi des boîtes de tirages selon des thèmes précis : les enfants, les femmes, la mer, les dormeurs … Ma première idée a été de faire une exposition et un livre sur Belle-Île. Il m’avait passé le virus de cette île qu’il fréquentait depuis 1929 et où il avait acheté une maison en 1946. Je connaissais bien le sujet. Depuis les années 30, il avait pris beaucoup de photos de ses habitants, c’est un peu l’historien du village où se trouve notre maison ! Ma première exposition a donc été réalisée sur l’île et un petit éditeur breton a sorti un livre, il n’a pas eu une grande diffusion à l’échelon national, 70 % des ventes ont été réalisées à Belle-Île.

Et depuis 10 ans vous mettez beaucoup d’énergie à valoriser l’oeuvre photographique de votre père.

Ça n’est pas facile, le milieu de la photographie est très compétitif, je n’ai pas forcément tous les codes. Je sollicite beaucoup et parfois je fais de belles rencontres. Je continue de me bagarrer pour que le travail de mon père soit reconnu.

Actuellement, une très belle exposition du Centre Pompidou est consacrée à la photographie sociale et documentaire au début des années 30.                  Plusieurs photographies de votre père y sont exposées.

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Vue de l’exposition  « Photographie arme de classe », Centre Pompidou, 7 novembre 2018-4 février 2019

Il y a quelques années, j’ai été contactée par le Centre Pompidou qui préparait l’exposition « Voici Paris : modernités photographiques, 1920-1950 ». J’ai appris à cette occasion qu’un grand collectionneur, Christian Bouqueret, venait de céder son fonds au musée et qu’il y avait une trentaine de photographies de mon père dans sa collection. J’ai désiré rencontrer cet homme, il était très diminué, il venait d’avoir un AVC mais nous avons pu échanger très sympathiquement. Il se souvenait que j’étais présente lorsqu’il était venu choisir des photographies au labo de mon père.

L’exposition « Photographie, arme de classe », souligne l’engagement politique et social des hommes et des femmes qui prenaient ces photos. J’aimerais savoir quelles sont les valeurs que vous avez reçues en héritage de votre père…

Je vais revenir sur l’enfance de mon père, l’ambiance familiale n’était pas sereine. Un échappatoire important pour lui a été son intégration de 8 à 15 ans dans les éclaireurs de France du lycée Henri IV. C’est un mouvement scout laïque. Les valeurs qu’il a recherchées toute sa vie y sont liées ; amitié, fraternité, amour de la nature. Il est devenu végétarien alors que son père était charcutier. Il n’a jamais été encarté dans un parti mais il avait beaucoup d’amis communistes. Ça peut paraître contradictoire mais je le vois comme un individualiste très social ! Ce sont des valeurs de gauche qu’il m’a transmises ; l’honnêteté, l’écoute, la détestation de l’emprise de l’argent, l’attention à l’écologie, le désir d’un progrès social.

Très complémentaire de celle de Beaubourg, une prochaine exposition lui sera entièrement consacrée au château du Val Fleury de Gif-sur-Yvette en mars prochain, elle mettra quant à elle l’accent sur les années 30 avec notamment sa participation au développement des auberges de jeunesse et à son travail de directeur de colonies de vacances à Belle-Ile en Mer … Que représentait cette période de sa vie pour lui  ?

A cette période il a eu une vie formidable, une vie sociale très riche. À partir de 1933, il a été un membre très actif de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) notamment de sa chorale.

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la section sport de l’AEAR, vers 1933 © Pierre Jamet

Il faisait aussi beaucoup de sport. Il a été animateur puis directeur d’une colonie de vacances à Belle-Île dès 1930. Une autre valeur qu’il m’a transmise est l’attention au corps. Il était très discipliné sur ce sujet, il prenait par exemple une douche froide tous les matins.

Votre regard sur l’homme et l’artiste a-t-il changé depuis que vous vous occupez du fonds photographique de votre père ?

Quand je regarde les photos de mon père c’est comme si j’étais en train de regarder à travers son oeil, il avait le désir de « sauver l’instant », je suis souvent émue. Ça, c’est sur l’homme. Sur le photographe, ce travail me permet d’intégrer le regard du public. Quand le public regarde et apprécie les photographies de mon père, c’est un regard objectif qui n’est pas encombré par ma propre subjectivité. Ce regard me conforte dans l’idée que mon père était un bon photographe.